Pourquoi les mamans meurent-elles si souvent chez Disney?

De nombreux films de Disney partagent ce point commun tragique: des mères absentes ou décédées, des familles brisées, des pères célibataires ou remariés. Pinocchio est élevé par son « père » Gepetto. Peter Pan et ses amis sont à tout jamais des enfants sans maman. Les mères de Belle, Jasmine et Pocahontas sont toutes absentes ou mortes. Et ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres (au total dans 56 films d’animation distribués par Disney sur 104 depuis 1937). Le site Hopes&Fears a étudié le sujet dans un long article.

La ligne « sans maman » suivie régulièrement par Disney a été considérée comme un hasard par de nombreux experts. Si les mères ne sont pas absentes dès le début du film, elles sont tuées, capturées ou remplacées par une belle-mère, souvent diabolique. Même dans Star Wars, acquis par Disney, on retrouve une maman morte et un père absent. Mais dans une interview de 2014, le producteur du Roi Lion, Don Hahn, l’attribuait au trauma originel de Walt Disney. Selon lui, Disney effaçait, tuait ou remplaçait délibérément les figures maternelles, suite à la culpabilité qu’il ressentait suite à la mort de sa mère. Après le succès de Blanche-Neige et les sept nains en 1937, Walt et son frère Roy ont en effet installé leurs parents dans une maison de North Hollywood. Et c’est dans celle-ci que leur mère Flora trouvera la mort un an plus tard.

Quelques exemples de mamans tuées ou capturées:

A cause des histoires originales Mais avant la mort de Flora en 1938, le film Blanche-Neige était déjà sorti, et Bambi et Pinocchio étaient déjà en production. « Une partie de ce phénomène dans les films de Disney est tout simplement dû à la source originale, comme pour Pinocchio », explique un spécialiste des films d’animation à Hopes&Fears. « Gepetto était-il veuf ou un vieux garçon? Je pense que ni Collodi (auteur du roman, ndlr) ni Disney ne nous ont donné un indice à ce sujet. » Ces histoires, héritées de contes de fées traditionnels recyclés pendant des centaines d’années, reflétaient les habitudes, normes et valeurs de leurs orateurs. « Historiquement, les gens ne vivaient pas très longtemps, depuis l’époque médiévale jusqu’au début du 20e siècle », déclare Jack Zipes, auteur de « Happily Ever After: Fairy Tales, Children, and the Culture Industry » au site Hopes&Fears. « Les femmes mouraient souvent en couches. Il y avait donc beaucoup de parents seuls, et les hommes tentaient de se remarier rapidement après le décès de leur épouse, comme dans Blanche-Neige ou Cendrillon. » Il est aussi plausible que les contes de fées incluaient délibérément des protagonistes qui avaient perdu leurs parents pour conclure sur une leçon de morale qui les guiderait vers l’âge adulte. La plupart des contes adaptés par Disney mettent en scène une intrigue réutilisable qui implique un jeune héros forcé d’affronter seul le monde. Sans l’aide et la protection de ses parents, le personnage apprend les leçons nécessaires pour surmonter les obstacles et éventuellement réussir face à l’adversité. Il est donc possible de survivre et de s’épanouir dans le « vrai monde »  sans ses parents. Dans le Bambi écrit par Felix Salten en 1923 et adapté par Disney en 1942 par exemple, le petit Bambi est obligé d’acquérir les compétences nécessaires à sa survie dans la forêt après la mort de sa mère. Des étapes qu’il n’aurait pas franchies sous protection maternelle. De plus, il s’agissait d’une simplification bien utile pour un scénario plus fluide.

Quelques célèbres marâtres et mères adoptives:

Patriarcal
Perdre un parent étant un événement dramatique et terrifiant, une structure parentale absente « joue sur les peurs primales que l’enfant ressent à propos de ses premières relations, » explique l’écrivain, activiste et réalisatrice Jennifer Baumgardner à Hopes&Fears. « Mon problème, en tant que féministe, est comment cette peur primale est dépeinte dans les films de Disney comme Bambi où perdre sa mère est montré comme triste mais aussi comme un moyen de grandir. Comme si la mère était une barrière à la force et au fait de grandir. »

La litterature du 19e siècle est patriarcale. A la fin du siècle, les contes étaient écrits principalement par des hommes (Hans Christian Andersen, les frères Grimm, Wilhelm Hauff, William Makepeace Thackeray, Ludwig Bechstein, Carl Ewald, George MacDonald, Lewis Carroll). Walt Disney aurait pu choisir d’y ajouter des figures maternelles mais il ne l’a pas fait. Mais pas de parallèle avec la vie de Walt Disney, selon Jack Zipes. « Walt Disney était un patriarche sexiste heureux dans son mariage. Il a supervisé les premiers films et à partir de la Belle et la Bête, les divorces ont augmenté, donc les parents célibataires. Si il y a un parallèle, c’est plutôt avec la façon dont les Américains viv(ai)ent. »

Quand les parents sont absents:

Gentille maman, méchante belle-mère
« Les contes de féés préférés, les classiques, grouillent de figures féminines maléfiques », écrit l’auteur Marina Warner dans « The Absent Mother: Or, Women Against Women in the old Wives’ Tale ». « La gentille maman meurt souvent au début de l’histoire, et les récits qui mettent en scène un retour à la vie de celle-ci n’ont pas autant de succès que ceux où elle est remplacée par un monstre, comme Cendrillon ou Blanche-Neige. »

Selon le psychanalyste Bruno Bettelheim, il y a une raison à cela. Dans « The Uses of Enchantment: The Meaning and Importance of Fairy Tales », Bettelheim affirme que la mère morte et la méchante belle-mère agissent comme deux moitiés d’une même figure dans nos relations humaines compliquées, représentant à la fois l’amour et le rejet.

« Le conte typique qui divise la mère en une bonne (souvent morte) maman et une belle-mère diabolique est bénéfique pour l’enfant. Il ne s’agit pas seulement de préserver une maman gentille en soi quand la vraie maman ne l’est pas mais aussi de permettre la colère contre cette méchante « belle-mère » sans mettre en danger la bienveillance de la vraie mère, qui est vue comme une autre personne… Le conte suggère comment l’enfant peut gérer des sentiments contradictoires qui pourraient l’accabler à un jeune âge (où l’on commence à peine à intégrer des émotions contradictoires). Le fantasme d’une méchante belle-mère ne préserve pas seulement la bonne mère intacte, il évite aussi de se sentir coupable quand on a des pensées négatives à son propos – une culpabilité qui pourrait sérieusement interférer dans une bonne relation avec la mère. »

L’expert Michael Barrier tient aussi à rappeler que tous les films de Disney ne mettent pas en scène un parent célibataire. « N’oubliez pas toutes les familles iutactes dans les autres films de Disney. Bambi a un un père et une mère (mais cette dernière meurt, ndlr), les Dalmatiens sont un couple avec des enfants (mais 84 sont adoptés pour les protéger, ndlr), tout comme la Belle et le Clochard etc. Je ne suis pas sûr qu’il existe suffisamment de parents célibataires dans les dessins animés Disney pour pouvoir généraliser. » Même si ses exemples ne sont peut-être pas les meilleurs…

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 4 octobre 2015)

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