Le retour des vrais X-Men

Vingt ans après la déflagration Time Bomb, les X-Men sont de retour depuis vendredi avec un nouvel EP baptisé « Modus Operandi » (en écoute sous l’article) et un best-of en novembre. Un retour tellement attendu qu’il faut presque tout reconstruire. Avec deux années intenses et une carrière éparpillée à l’ombre des têtes de gondole, Ill et Cassidy ont définitivement influencé le rap français sans s’imposer, si ce n’est dans les éloges de la nouvelle génération (Nekfeu en tête) et des amateurs avertis. Retour sur un parcours accidenté entre morceaux cultes, apparitions furtives et déceptions.


1996: J’attaque du mike
Un sample suave de Chaka Khan, une voix posée sur des mots imprévus, un refrain chanté et un phrasé élastique dans un rap français aux frontières alors fermées: quand le label Time Bomb sort sa première compilation, deux MC’s de Ménilmontant lâchent un classique instantané. Plus influencés par le rap américain que par l’ancienne école française, Hill-G (alias Ill) et (Black Tom) Cassidy prennent le guidon face aux bidons avec Hifi, 3e membre non officiel et électron libre.

1996: « The next level »
Quelques mois plus tard, sort la compilation Hostile, celle qui lancera Lunatic et Arsenik. Avec « Pendez-les, bandez-les, descendez-les », deuxième classique, malgré la concurrence (notamment « Le crime paie » de Lunatic). Plus rugueux mais encore plus acrobatique, allitérations et assonances à trois voix sans tomber dans le multisyllabique forcené, punchlines sans forcer: les X-Men marquent déjà, sans se douter que ce serait durablement.

« On n’en était pas conscients du tout sur le moment, » explique Ill au site surlmag.fr. « Jusqu’à ce que quelqu’un nous le fasse remarquer il y a quelques mois. A l’époque, on se disait juste: Ça change de ce qu’il y avait avant. On a finit par s’en apercevoir aussi à travers l’âge des gens qui nous écoutent, qui sont issus de générations différentes. Les jeunes d’aujourd’hui restent aussi choqués, certains sont spécialistes du rap à l’ancienne, de l’âge d’or: ils aiment ça, pour eux c’est vintage, c’est différent. Un peu comme quand on écoutait de la soul plus jeunes. Je pense qu’on a aussi marqué les esprits grâce à la langue qu’on utilisait. »

1997: Où est mon trône (nique les clones)
Troisième compilation, troisième classique (sans Hifi cette fois). Pour « Ma 6-T va Crack-er », les X-Men signent un « Retour aux pyramides » au phrasé aussi improbable que leurs métaphores, avec des couplets d’anthologie signés Ill et un Cassidy à son meilleur.

Dans une longue interview à l’abcdrduson, Ill explique: « Sur Retour aux pyramides, je me suis dis qu’il fallait vraiment que je déchire. Il fallait donc que ‘mon rap choque’. Qu’il choque comme quoi ? Il me fallait un truc improbable. ‘Comme une nonne qui fume du crack à Vincennes, tatouée, sapée très sex, bafouée pour vingt cents’. Vingt cents, ça rime et c’est pas beaucoup… Parfait. Qu’il choque ‘comme un défilé de cinq Benz avec rien que des Noirs dedans’… Ouais, ouais, là on tient quelque chose. ‘Ou un nain homo qui danse le pogo avec dix skins, gaz comme un bec bunzen’… Après, il faut que ça rime : ‘benzen’, ‘Denzel’, c’est parti. Ca commence et ensuite tu ne fais que rebondir. (…) La musique permet de faire une phrase plus un rythme, de donner un sens plus une sensation. C’est passionnant quand tu sens que tu es dans le fil. »

Un morceau enregistré en une heure et demi, comme l’a expliqué Ill aux Inrocks. « On ne va pas dire qu’on a pris 15 jours pour écrire un des morceaux les plus mythiques du rap français. Ça fait un peu acharné, stakhanoviste. Là, c’était de l’art. On était entraînés. On improvisait des freestyles tous les jours, on était dedans. »

1997: IAM
La même année, IAM les « adoube » en direct dans l’émission de France 3 « Captain Café ». Lors d’un « freestyle » non improvisé mais d’anthologie sur le beat du « mégotrip », Ill survole la prestation, aux côtés d’un Akhénaton alors au top de son art (grâce à l’influence des plus jeunes et notamment de Ill). Avec une pensée pour Hifi, qui devra rattraper autant que possible Freeman qui se rate avec panache.

L’histoire veut d’ailleurs que les X-Men ont eu une grande influence sur le mythique album « L’école du micro d’argent » d’IAM, sorti en 1997. L’activiste de l’ombre Thibault de Longueville a expliqué en 2012 au site abcdrduson avoir vu « le groupe IAM refaire complètement L’École du Micro d’Argent après avoir entendu les X-Men. (…) L’album était fait. C’était très proche d’Ombre est Lumière : un certain style de rap, un certain style de son. Ils rappaient à la IAM. Assez intelligemment, Akhenaton a tendu l’oreille vers Time Bomb et leur énergie. Il a vu que quelque chose se passait. J’ai participé à l’une de ces réunions où IAM a convenu qu’ils n’allaient pas sortir leur nouvel album en l’état. (…) Akhenaton appelait Ill tous les jours. Il le faisait venir en studio, il lui faisait écouter des morceaux… Je ne dirais pas qu’il lui a pris son style, mais il s’est nourri de son énergie, de leurs interactions. Sans cette infusion des X-Men, et également ce qui se passait d’un point de vue lyrical avec Le Rat Luciano et la Fonky Family, un morceau comme Demain c’est loin n’existerait pas. »

Ce dernier explicitera par la suite ses propos, expliquant qu’il avait sans doute simplifié l’histoire mais qu’il « voulait témoigner de l’influence que les X-Men, un groupe qui n’a pas eu le succès d’IAM et de La Fonky Family, a eu sur le rap français à cette époque. »

1998: Mauvaise énergie
Tout le monde l’attendait et c’est la déception qui prime. Après beaucoup de déboires et un changement de nom pour éviter tout problème juridique, Les X sortent un premier album chez Universal. Leur premier groupe de rap français jamais signé. « Jeunes, coupables et libres » est bouclé en trois semaines, sera mal vendu par la major mais il s’en écoulera tout de même entre 60 et 80.000 exemplaires.

Des mauvais souvenirs pour Ill, qui raconte à l’abcdr: « Bah à ce qui paraît, il a des qualités. Je l’ai déjà écouté, je sais qu’il y a quelque chose de bien dedans. Mais ce qui m’embête, ce sont les conditions dans lesquelles il a été fait. Il y a de mauvais souvenirs. Du coup, l’énergie des lyrics s’est un peu teintée… Il n’y avait pas la bonne énergie. Ce n’était pas le bon choix… Enfin, c’est celui qu’on a fait. On a fait le mieux, avec ce qu’il y avait comme sensations, avec l’envie d’en finir le plus rapidement possible. (… ) ça a niqué mon art. Ça m’a donné une sensation dégueu’. J’étais entraîné dans une synergie et j’avais l’impression que, si je refusais certaines choses, je pouvais être considéré comme égoïste… »

2001: Ill Solo
Après un album avec les Ghetto Diplomats, on croise surtout Ill en solo sur de nombreux projets. Dont « Ill Street Blues » sur la compilation « Sad Street vol.1 » de DJ Kheops et une brève présence mal vécue sur le label 45 Scientific. Ce qui nous vaudra tout de même « Juste Hyper » et sa face B « Mo’Monnaie ».

Mais, personnalité complexe fuyant le bruit rapologique, il se fera encore plus rare au fil des années, derrière le micro et dans les médias spécialisés. En 2006 sort « Ainsi soit Ill », mixtape reprenant ses couplets et apparitions.

2015: Retour et héritage
Vingt ans ou presque après leur première apparition, plusieurs générations de rappeurs sont passées par là. La dernière en date ne cache pas l’héritage des X, avec en tête de peloton Nekfeu. « Time B.O.M.B » ou « Nique les Clones » ne sont qu’une partie des hommages du petit jeune aux anciens, qui l’ont invité à poser sur Crop Circle. Son compère Alpha Wanna a également signé un remix de « Mo Monnaie ».

Après deux ans d’unanimité et une discographie éparpillée, les X-Men n’ont finalement jamais confirmé, sans jamais vraiment disparaître non plus, mais « en tout cas, la position que j’ai maintenant, je la préfère à celle de Booba ou d’Oxmo, » expliquait l’insaisissable Ill à l’abcdr. « Peut-être que je n’ai pas perdu. Au lieu de gagner, au moins, je n’ai pas perdu. Parce que ceux qui voulaient gagner ont peut-être perdu. Et, moi, comme je n’ai pas gagné, je n’ai peut-être, au moins, pas perdu. Un truc comme ça. »

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 11 octobre 2015)

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