Doc Gynéco, 20 ans qu’il vient chez toi quand tu n’es pas là

Le 15 avril 1996, le rap français découvrait son représentant le plus singulier, faux macho mais vrai obsédé, tendance anar’ pop tout mou à l’afro funky. Les plus sectaires auront beau râler, l’été ’96 sera vécu au son chaud et organique de « Première Consultation ». Vingt ans plus tard, l’album est considéré comme un des classiques du rap français (et sans doute le plus intemporel) et s’offre du coup une réédition de luxe.

Quand Doc Gynéco débarque en 1996, les amateurs de rap français les plus observateurs ne connaissent de lui que deux furtives apparitions (gesticulant dans un clip derrière Stomy Bugsy et en photo dans le livret de la compilation « La Haine ») et surtout un couplet fondateur en 1994 dans « 95200 ». Ce deuxième et dernier album du Ministère Amer impose cette année-là autant Sarcelles qu’il effraie la France, avec notamment un « Autopsie » qui lance le Doc grâce à un long couplet d’1min30.

Le reste du monde francophone fait connaissance avec Bruno Beausir, son vrai nom, grâce au premier clip de l’album, « Viens voir le docteur ». Une semi-réussite qui réduit l’album à un « coup » marketing mais a le mérite de poser le personnage. Beau gosse métis à l’air un peu vicelard qui balance des cochonneries avec une nonchalance déconcertante et une voix qui a tendance à partir étrangement dans les aigus. A la sortie de l’album, à 21 ans, il fait aussi déjà sa première couverture pour L’Affiche, magazine de référence à l’époque. Qui le mettra en scène au milieu de jambes, de seins et de fesses (dans l’ordre), ce qui lui vaudra presque une interdiction d’affichage dans le métro.

Dans ma rue
Enfant de la Porte de la Chapelle dans le 18e arrondissement de Paris, sa chambre du 23e étage sert de pochette inattendue à son premier solo. Tapisserie enfantine, les « Feux de l’amour » dans un poste de télé mais aussi la photo du livret de l’album « 95200 » affichée au mur, un skate, une tenue très « normale » et… un disque rose: Bruno s’amuse à prendre le contre-pied de l’image de gangster véhiculée par ses collègues.

Musicalement aussi. Dans une année 1996 encore traumatisée par le Wu-Tang, le rap français est essentiellement tourné vers le son rêche et froid de New York. Il y a aussi les gentils, comme Ménélik et Alliance Ethnik, mais le « rap à l’eau » ne compte pas dans le rap jeu. Doc G, lui, renvoie tous les codes du genre au vestiaire mais reste pris au sérieux. Car autour de lui, c’est tout le Secteur Ä qui arrive (Arsenik, Neg’ Marrons, La Clinique…) emmené par son inquiétant patron Kenzy de la Secte Abdulaï. Et avec lui, il y a le Ministère Amer, alors le groupe le plus sulfureux du moment.

« Ca fait longtemps que je suis la trace du Ministère Amer, je les ai vus écrire et sortir deux albums. Il n’y a pas de Doc Gynéco sans Ministère, » expliquait-il en 1996 à L’Affiche. « La première fois que j’ai rencontré Bruno, il marchait tel un Simpson, déconnecté de la réalité, un mec perdu dans son monde à lui, » racontait de son côté Bugsy (une moitié du Ministère Amer) à L’Express en 1998.

Nirvana
Tellement dans son monde qu’il n’appartient à aucun, sorte de pont entre Snoop Dogg et Franky Vincent, entre la chanson française et le G-Funk. Il se livre tout au long de l’album, évoque même son propre suicide dans Nirvana, avec émotion, distance et humour noir, et en multipliant les références diverses. En 1996, ça étonne, venant d’un proche des responsables du célèbre « Sacrifice de poulets. »

Quand il parle de ses « sauces du Ster-Mini » aujourd’hui à Libération, Doc Gynéco résume: « C’est des garçons, des durs eux… Mais je considérais que j’étais plus vrai qu’eux. Après, ils m’ont copié, parce qu’ils se sont rendu compte qu’ils vendaient du rêve alors que moi, je vendais du vrai, dans le sens où j’étais ce que j’étais, je n’ai pas triché par rapport au contexte. »

Classez-moi dans la variet
Gentil provocateur et ingérable par sa maison de disques, il impose sa façon de voir les choses et provoque: classez-le dans la variété française. « C’est parce que j’ai vécu le hip-hop à ma manière. Devant les soirées, on me disait toi, tu rentres pas et je voyais toujours les mêmes rentre, ceci cela… J’ai traîné, j’ai erré. Classez-moi, c’est pour leur dire, quand même, c’est triste! C’est pas pour dire je me fous du hip-hop, mais en ce moment, ça fait trop gauche caviar. Moi, j’étais dehors, je m’en rappelle, » racontait Doc Gynéco à L’Affiche.

Preuve de son amour du rap, il sortira d’ailleurs deux ans plus tard en guise de pied de nez « Les Liaisons Dangereuses » avec une pléïade de rappeurs (dont la première apparition de Mc Jean Gab’1), alors que Virgin espérait surfer sur le succès de « Première consultation ». Malgré  l’éternel nuage de fumée qui semble l’entourer et le ralentir, le rappeur fait ce qu’il veut et surtout ne fait pas ce qu’on lui demande. Interviews télé gentiment dynamitées, communicants de label renvoyés à la maison, assistantes draguées quand elles ne refusent pas de bosser avec un type qui se fait appeler Doc Gynéco… « On s’est dit: Ça y est! On a un rappeur punk », soupiraient les boss de Virgin Europe.

Si tu crois que je pèze
Entre 750.000 et 1 million d’exemplaires de « Première consultation » ont été écoulés. Mais le Docteur n’est pas comptable. S’en suivront des problèmes avec des associés et surtout, le fisc. « L’aspect financier de mon premier disque m’a échappé, je n’en ai pas profité, mais j’ai rencontré des gens, appris beaucoup de choses, le cinéma, les musées, la culture », a-t-il expliqué à l’AFP.

« Moi, je suis tout sauf un consommateur! Dans ma carrière, j’ai consommé des femmes, c’est tout! Je suis loin des Ferrari, loin des Roll’s, je ne connais pas une marque de champagne en particulier… », disait-il en 2012 aux Inrocks, suite logique de ses propos à la sortie de l’album: « Je vais gagner de l’argent, j’espère, ça ne me dérange pas d’en avoir plein ou pas plein. Je compte pas aller loin, je veux rester là, je fais du rap (…) J’ai besoin de quoi? Peut-être une voiture pour être véhiculé avec mes amis, peut-être manger à ma faim tous les jours, des baskets neuves… Ca fait combien d’argent tout ça? »

Celui qui vient chez toi (quand tu n’es pas là)
« Consommer » des femmes et en parler, il ne fera pas mentir son pseudonyme. Dès 1996: « Quand j’écris, je m’arrange pour qu’une meuf puisse apprécier aussi. Moi, je fais du rap pour les meufs des mecs qui écoutent du rap, si on veut. (…) Moi, j’aime les femmes. Pour moi, Dieu doit être une femme. Je connais des mecs dans mon quartier, des musclés, des barbares, des guerriers, des mecs qui peuvent te casser la gueule pour 1 franc mais ils ont un seul truc qui les tient, c’est une mère ou une meuf. Les meufs, je les respecte. Les femmes, elles ont perturbé ma vie. Je pense, je vis, j’écris pour elles. Je vais claquer dans une femme, c’est sûr! »

Le morceau « Vanessa » sera même un hymne ado coquin à la gloire de Vanessa Paradis, qui donnera son accord si il n’y a pas de clip, et de toutes les autres, avec un refrain qui choquerait chez d’autres. « Je veux une tasse-pé-ié-ié-ié-ié » chante un Bruno en période de rut. Mais là aussi il se démarque: pas de gros fessiers en string, celles qu’il cite se nomment Anne Sinclair ou Laure Adler (15 ans avant sa relation avec Christine Angot).

Première consultation
S’il est aujourd’hui accepté dans la jeune histoire du rap, « Première Consultation » n’a pas connu tout de suite le succès. « Viens voir le docteur » est le premier single mais aussi le plus facile et ne convainc pas. Suit « Dans ma rue », qui déclenche une petite polémique parce que le rappeur y utilise le terme « youpin ». « Nirvana » et son thème fait peur, les grandes chaînes ne veulent pas passer le clip. C’est « Vanessa » et « Né ici » qui lui ouvriront finalement les portes du succès.

Outre le personnage et les thèmes abordés, c’est l’enregistrement à Los Angeles, la production signée Ken Kessy et des musiciens aguerris qui font la différence. Pas de samples, des instruments et rien que des instruments, du gros groove qui sent le soleil et les seventies. « Le son, c’est chaud. J’ai fait des essais à Paris mais les musiciens ne m’ont pas plu. Tu demandes une ligne de basse et si tu ne fais pas exactement le dum doodoom, le mec te dit après que c’est lui qui a eu l’idée. A L.A., les zicos ont joué tranquillement, au feeling. J’ai trouvé un bassiste qui a vécu la grande époque du funk, un guitariste d’En Vogue, les percus de Tower of Power, des trucs bien lourds. C’est mon son, je voulais qu’il soit carré. J’ai débarqué avec mes maquettes, il y avait un son qui tournait, Kessie et les Américains se sont vus l’améliorer, le tuer », détaillait Doc Gynéco.

Est-ce que ça le fait (encore)?
S’il fallait reconnaître une seule qualité à « Première Consultation », c’est son intemporalité. Vingt ans plus tard, on peut le découvrir ou le réécouter pour une énième fois avec le même plaisir. Coup d’essai – coup de maître, Gynéco ne réussira plus le même exploit, malgré quelques réussites éparpillées dans une discographie inégale. Et personne ne prendra le relais.

Pour se faire signer, Bruno le gynécologue avait présenté trois titres: « Nirvana », « Classez-moi dans la varièt » et « Histoire d’un mec ». Ce dernier sera finalement écarté et on le découvre vingt ans plus tard avec deux autres inédits, des versions alternatives et des (bons) interludes d’époques. Les amateurs de 33 tours peuvent aussi s’offrir une réédition en vinyle sans casser leur tirelire.

A 41 ans, Bruno s’est fait plus rare sur les plateaux télé, avoue s’être « un peu perdu, sans les bons codes, avoir trop joué au con » et semble très heureux de renouer avec son public pour une tournée anniversaire qui affiche déjà souvent complet. Evidemment, l’afro a grisonné, la silhouette s’est épaissie, et le flegme est moins fumeux mais toujours bien présent. En espérant un retour discographique qui déjouerait tout ce que l’on peut attendre de celui qui boit ta tequila et mange tes spaghettis quand tu n’es pas là.

 

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 16 avril 2016)

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