Patates, Tipp-Ex et Fabiola: la musique belge racontée par ses pochettes

Il y a deux ans, sortait un petit livre au format 45 tours qui dressait le portrait de quelques grands collectionneurs belges de vinyls. Suite logique au succès de ce dernier, ce week-end sort « Belgium: The Vinyl Frontier Pt. 2 ». Soit les 386 plus belles pochettes de vinyl made in Belgium et surtout leurs histoires. Un bon prétexte pour parler musique, vinyl et artwork belge.
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© Wallace Vanborn: « The Orb We Absorb », Sammy Slabbinck (artwork), Tossed Salad Records (2014).
L’histoire de la musique belge compte de nombreux trous, en partie rebouchés par ce (beau gros) recueil bilingue de pochettes vinyl (CD interdit), édité au format 33 tours. Car si l’on parle covers, il s’agit surtout d’une bonne raison pour plonger au coeur de l’histoire musicale belge, avec anecdotes et petites histoires qui forment la grande. Vous n’y croiserez ni Adamo ni Vaya Con Dios mais pas à cause de leur musique: ici, seule la pochette compte. On retrouvera par contre Telex, Front 242, The Kids, Balthazar ou Buscemi, entre nombreux autres, parmi lesquels des découvertes graphiques et/ou musicales potentielles.

Belle pochette = bonne musique?
Un bel emballage ne signifie pas forcément un bon produit. Mais si l’amour y est, on ne vend pas sa musique comme une jolie boîte de mauvais camembert. Une belle pochette serait-elle un bon indice sur la qualité d’un album? « J’ai quand même remarqué qu’il y avait une connexion », explique Ben Van Alboom, le co-auteur du livre.

« Il y a de très bon musiciens sans aucun goût graphique mais la plupart du temps, si tu fais une très belle pochette, la musique est aussi à la hauteur. Ce n’est pas à chaque fois le cas mais en fait, presque tous les albums dans ce livre sont bons… Par exemple, je ne suis pas un grand fan de métal. Je ne suis pas anti-métal mais je n’en écoute pas et pourtant il y a beaucoup d’artistes métal présents. Et du coup, je les ai découverts, parce que je regardais les pochettes et je me disais: OK si tu fais un si bel artwork tu fais probablement de la bonne musique. »

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© Patrick Gypen (artwork), USA Import Music (1989).

A chaque règle ses exceptions. Genre belge très populaire dans les années 80, la New Beat a engendré par exemple des tonnes de disques mais les pochettes étaient aussi bâclées que beaucoup de ses morceaux destinés à faire rentrer l’argent. Quatre d’entre elles ont tout de même été épinglées dans le livre, dont l’une du groupe le plus célèbre dans les cours d’école et le plus décrié par les vrais amateurs: Confetti’s.

« C in China » (1989) est en effet la première pochette entièrement dessinée par ordinateur, sur une version préhistorique d’Adobe Illustrator. Ce qui vaudra au graphiste, Patrick Gypen, d’être invité à participer au développement de Photoshop et d’Illustrator, et même de rencontrer Steve Jobs.

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© Toots Thielemans: « Toots », Albert Hirschfeld (artwork), Command (1969).
 Le trou nonante
Près de 400 pochettes, c’est beaucoup mais c’est aussi très peu, quand on part de Toots Thielemans en 1955 pour arriver à STUFF. en 2015. 60 ans de musique certes, mais sans volonté d’être exhaustif.

 

Les années ’80 et les années 2.000 sont ainsi bien représentées, contrairement aux années ’70 et surtout ’90. « C’est dur à croire maintenant mais dans les années 90, les groupes, même les plus cool, ne sortaient rien en vinyl. Les labels refusaient car tout le monde se débarrassait de sa collection. Depuis peu, certains ont été réédités pour la première fois en vinyl, comme dEUS par exemple. Il y avait beaucoup de bons albums avec de bonnes covers mais jamais édités en vinyl. Par exemple, l’album de Moondog Jr. (devenu Zita Swoon) en 1996 va sortir pour la première fois en vinyl cet été. Et Stef Kamil Carlens (le leader du groupe, ndlr) en est très heureux car on le lui avait refusé à l’époque. »

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© STUFF., Rinus Van de Velde (painting), Natché (layout), buteo buteo (2015).
Discogs, ce paradis

La première sélection comptait 2.000 disques et il a donc fallu trancher, parfois à contre-coeur. « Je ne dirai pas lequel a été éliminé mais je pense en tout cas  que chaque album légendaire est présent, » explique Ben Van Alboom.

Avant de choisir, il faut trouver. Pas si facile entre labels disparus, groupes souerrains et absence de base de données belge. « On a contacté des collectionneurs fin de l’année passée et on leur a expliqué ce qu’on voulait faire. Ils nous ont envoyé 20 à 30 disques dont ils pensaient qu’ils devaient être dans le livre. Puis, nous avons eu accès aux archives de la Muziek Centrum Vlaanderen, ils ont des milliers de disques, tous belges. Et puis, je dois l’admettre, il y a eu Discogs. Discogs (site de vente de disques participatif devenu l’argus du vinyl, ndlr), c’est le paradis. Tu cliques de lien en lien, tu vois une couverture que tu aimes sortie sur un label que tu ne connais pas, alors tu cliques et tu continues à naviguer de lien en lien…. Je pense que j’ai vu quasiment toutes les pochettes belges jamais sorties… »

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Baudouin, Fabiola, et des patates pourries

De Stromae et ses 48 heures de brainstorming à l’épiphanie d’Arno (ici pour son groupe Tjens Couter) qui a fait connaissance avec « son Européen intérieur quand il est allé en Amérique pour la première fois », chaque pochette a son histoire. On croise même Sacha Distel, qui a lancé Philip Catherine en solo, lequel aura droit à une pochette à la Radiohead avant l’heure. Et cette pochette culte et sexy des Chakachas qu’on penserait choisie après des heures de casting? Sélectionnée par hasard dans une banque d’images, comme pour leurs autres albums d’ailleurs.

Le roi Baudouin et la reine Fabiola s’invitent aussi, au sud comme au nord du pays. « Je ne pense pas qu’il y ait un seul album avec Albert ou Philippe, » s’amuse Ben Van Alboom. « Il y en a tellement avec Baudouin et Fabiola… Ils ont ce statut culte. » Et puis il y a cet album du groupe Bedtime for Bonzo, auquel les membres ont voulu ajouter une « surprise qui ressemble à de la merde ». Un mélange de patates pourries, de pain d’épice et de bière brune plus tard, ils gagneront un PV et l’inimitié de quelques vendeurs de disques…

De nombreuses « stars » du graphisme, toujours inconnues chez nous comme trop souvent, traversent les frontières et le livre. Benoît Hennebert, un « génie perdu et oublié des arts visuels et de la typographie belges ». Elzo Durt, Bruxellois qui a imaginé des dizaines de pochettes, notamment pour Thee Oh Sees, La Femme et pour le label Born Bad Records. Ou encore Sammy Slabbinck, graphiste internationalement reconnu et sollicité par hasard par le groupe Wallace Vanborn, ignorant qu »il était Belge (voir image en haut de l’article).

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© Bloody Belgium, Elzo Durt & Patrice Poch (artwork), Born Bad Records (2011) // King of the Beat, Studio Reginald (artwork), Espera (1989).

Fascinant, cet objet

Marronnier récurrent depuis quelques années, le fameux « retour du vinyl » est une réalité, mais à nuancer. Si les rayons s’agrandissent et que les grandes maisons de disques ont bien compris l’avantage des rééditions à prix exorbitants, cet « or noir » ne représente encore que 4% des ventes physiques en Belgique contre 57% pour le CD. Et si les audiophiles parlent « son », les nouveaux acheteurs occasionnels veulent avant tout posséder un bel objet.
La pochette contribue largement à la fascination de la chose. A tel point que certains n’écoutent jamais le précieux objet magique. Une pochette devenue culte peut d’aillleurs faire sérieusement monter le prix de l’occasion. Les graphistes eux-mêmes sont demandeurs, même les plus chers sont souvent prêts à s’y mettre pour la beauté du geste, et le reste: « Tout le monde veut vivre pour toujours et chaque chose disparaît mais on voit que le vinyl s’en va et revient. Donc si tu veux rester éternel, fais une pochette d’album, pas de CD mais de vinyl, c’est un bon investissement pour ton nom. » Et ta petite oeuvre d’art à prix abordable rentrera dans les maisons, peut-être pendant plusieurs générations.
Luigi Falagario, patron de label et peintre à ses heures perdues, pousse lui le vice jusqu’à la performance artistique. Chaque album « Its’Time To Leave This World Behind » par le groupe De Portables commandé est peint à un seul et unique exemplaire. Et l’ensemble des pochettes forment une histoire complète. Avis aux amateurs: on en est à 75 sur 124.
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© de portables: « It’s Time to Leave This World Behind », Luigi Falagario (painting), Almost Halloween Time (2012).

Top 5 improvisé
Sans réfléchir trop longuement mais en hésitant assez souvent, Ben Van Alboom a sélectionné pour nous sur le vif cinq pochettes emblématiques parmi celles présentes dans le livre.

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© Robert Pernet (photography), Micheline Stainier (design), CBS (1971).

Placebo: « Ball of Eyes »
« C’est la pochette belge la plus légendaire. Je pense que chaque collectionneur a cet album dans sa collection. C’est une magnifique couverture et bien sûr, Placebo, Marc Moulin… la musique est au top évidemment. C’est le Citizen Kane des pochettes belges. »

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© Geert Coppens & Marc Ickx (artwork), Antler Records (1986).

A Split-Second: « Flesh »
« Pour deux raisons: c’est une super cover, même si ce n’est peut-être pas la meilleure du livre. Mais aussi, c’était en quelque sorte le premier disque New Beat. C’est celui qu’ils ont joué plus lentement que ce qui était prévu pour donner naissance par hasard à nouveau genre… C’est un disque important dans l’idée que la New Beat est née du produit en lui-même, du vinyl. Si on n’avait pas pu changer la vitesse du disque, la New Beat n’aurait jamais existé. »

Le livre nous apprend en effet que « à en croire la légende, la New Beat est née le jour où le DJ anversois Dikke Ronny a décidé de passer le 12″ Flesh de A Split-Second à un pitch de 33 tours + 8 % (au lieu de 45), transformant ainsi les beats industriels et rapides en un morceau incroyablement sexy. »
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© Storm Thorgerson (artwork), !K7 Records (2010).

Goose: « Synrise »
« C’est celle que Storm Thorgerson a conçu pour Goose, elle fait penser à Pink Floyd. C’est le sillon du disque et l’aiguille au-dessus, mais tu peux aussi imaginer plein d’histoires, tu ne sais pas ce qui se passe exactement. »

Storm Thorgerson est derrière les pochettes cultes de Pink Floyd et pour la petite histoire, « après avoir accepté de concevoir la pochette de Synrise pour Goose (une oie en français, ndlr), il a notamment proposé une pochette avec un canard. » Au final, le groupe aura droit à d’autres propositions, mais « à la carte selon son budget ».
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© Marc Meulemans (artwork, PIAS (2012).

2ManyDJs: « As Heard On Radio Soulwax Pt. 2 »
« Je pourrais prendre n’importe laquelle de leurs pochettes. Chaque pochette de Soulwax est incroyable… Mais celle-ci a une super histoire. Elton John était sur la pochette originale et puis ils ont été poursuivis en justice et Marc Meulemans, le designer, a dit OK on ne peut plus utiliser la photo originale donc je vais juste mettre du Tipp-Ex partout. Et donc la photo pour laquelle ils ont été poursuivis est toujours là sans l’être. Et évidemment, super album. »

Cerise sur le gâteau, « Elton était hyper fan du disque et l’a acheté pour tous ses amis, sans savoir qu’il était l’homme en smoking. »
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© Sozyone Gonzalez & Kool Func ¿88 (artwork), 9mm (2012).

Grazzhoppa & Smimooz aka Solid vs Green: « Solid Gold Green »
« Il n’y a pas beaucoup de hip-hop dans le livre, peut-être pas assez mais j’ai l’impression que beaucoup de pochettes rap n’ont pas bien vieilli. Par contre j’aime beaucoup tout ce que Sozyone a fait, surtout celle-ci. Celle pour Starflam est aussi légendaire, tout comme le Baloji récemment. Il a vraiment amené un autre niveau par son talent de graffeur. »

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© Jean Van Cleemput (photography), Life Enhancing Audio (2002).

Bonus Track: Sven Van Hees: « Calypso »
« C’est inspiré des pochettes jazz des années ’70… sauf que ce n’est pas une femme mais Sven Van Hees lui-même. Au début, il ne l’a dit à personne et tout le monde lui demandait le numéro de la fille sur la pochette! Après quelques années, il a quand même avoué que c’était lui… »

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Le livre « Belgium: The Vinyl Frontier Pt.2 » (de Ben Van Alboom & Francis Weyns) est disponible dans les bonnes librairies et surtout chez les bons disquaires. Si vous êtes en vacances à la mer, l’exposition dédiée a lieu à Ostende du 25 juin au 15 septembre, avec 200 (vraies) pochettes exposées, dont certaines absentes du livre.

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 25 juin 2016)

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