L’improbable retour de l’homme qui disait non merci

17 millions de disques vendus en 50 ans, 600 titres enregistrés, un « merci, mais non merci » à Claude François et à James Brown, un statut (quasi)culte en Angleterre et en Allemagne, numéro deux des ventes en Flandre et doyen du Pukkelpop en 2016: André Brasseur est le plus inconnu des Wallons célèbres et il signe le come-back le plus inattendu de l’année, grâce à la double compilation « Lost gems from the 70’s« .

« C’est incroyable hein, c’est fou… une bénédiction… » André Brasseur a le sourire modeste de celui qui arrive à peine à y croire quand il évoque son actualité à nouveau florissante. « Quand vous avez mon âge, vous vous dites bon, voilà, j’ai quand même fait des tubes, je vis bien etc… donc c’est fini quoi. Et voilà un fou qui vient vous rechercher et refaire un orchestre avec des jeunes sauvages flamands, » rit de bon coeur le très sympathique musicien de 76 ans. Et il n’a pas tort, 50 ans après son premier tube et après des années d’oubli, une compilation qui retrace sa carrière, face tubes et face raretés, le replace au centre des attentions et des scènes. Surtout en Flandre, où il a même atteint la 2e place des ventes avec ce double CD/LP « Lost Gems from the 70s », sorti cette année par le label flamand sdban records.

(Coup sur) Coup de bol
1965. « André Brasseur And His Multi-Sound Organ » signe « Early Bird Satellite », mélodie entêtante d’à peine 2 minutes 50 qui s’écoulera à (au moins) 8 millions d’exemplaires. Croustillon de kermesse belge qui comblerait le trou d’un donut américain, ce morceau groovy traverse les frontières et offre au Namurois la satisfaction éternelle d’avoir conçu une petite chose « culte », l’un des plus gros succès belges de l’histoire et l’un des intrumentaux les plus vendus en Europe. « Dans le métier, on dit que faire marcher un instrumental, c’est beaucoup plus dur qu’une chanson. Mais quand l’instrumental passe bien, ça dure une vie! » ponctue le musicien.

Il tombe amoureux très tôt. De l’orgue Hammond B3, à la base de « Early Bird », qui coûte à l’époque « presque le prix d’une Porsche ». Gros coup de chance: « Une fille qui travaillait avec mon épouse à l’époque venait de faire un héritage. Et nous, on parlait presque tous les jours de cet orgue à la maison. Elle nous demandait si ça allait, je lui disais non j’en ai marre… Faut dire que c’était cher… » Et cette amie tombée du ciel lui propose de payer cet orgue tant convoité avec une partie de l’héritage.

Aujourd’hui, l’orgue est toujours en état de marche (« une goutte d’huile, une fois par an ») et le natif de Ham-sur-Sambre est devenu un organiste reconnu, à l’instar des dieux du genre, comme Jimmy McGriff ou Jimmy Smith qui ont façonné le son B3. Et ses influences certaines, comme beaucoup de maîtres du jazz.

Deuxième coup du sort: le son spécifique de « Early Bird », résultat d’une mauvaise manipulation de l’ingénieur du son. Les voix du choeur sont placées trois octaves trop haut et provoquent accidentellement cet aspect électronique encore jamais entendu, surtout à une époque où les guitares des Shadows dominent les charts.

Cloclo? James Brown? Non merci, dites
Avant de choisir définitivement la musique instrumentale, André Brasseur s’était essayé à la chanson. Deux singles plus tard, il renonce à la voix mais décide qu’il gagnera sa vie en tant que musicien. Ce qui implique à l’époque de jouer « six heures par soir à Bruxelles pour un seul repas par jour et dormir par terre. » Résident à La Récréation, établissement à l’époque proche de l’Ancienne Belgique, il y croise la route de Claude François.

La superstar française lui offre « un pont d’or ». Mais André dit non: « La Récréation recevait les vedettes qui passaient à l’Ancienne Belgique Et un soir, Claude François était là. Moi je jouais, et lui, il se met à danser et fnit par me dire: André, viens avec moi, je te ferai un pont d’or. Avec toi, je danse tout de suite, regarde. Je connaissais un des musiciens et je lui demande comment ça se passe dans le groupe. Il me répond: c’est affreux, si tu sais faire autre chose, autrement, fais le, parce que c’est vraiment un tocard. Et je n’ai jamais regretté d’avoir dit non. »

Et suivre James Brown en tournée? Très peu pour André, bien à l’aise dans sa maison de Lustin. « C’était dans les années ’90. Après le passage de James Brown sur la scène du Sportpaleis, je jouais pour les représentants des firmes etc. On a alors vu les musiciens de James Brown arriver et au départ, on les prenait un peu de haut. Jusqu’à ce que quelques-uns nous demandent de jouer avec nous….Et finalement ils ont tous joué pendant des heures et des heures. Le soir même, j’ai reçu une lettre du chef d’orchestre qui me demandait de partir avec l’équipe pour une tournée de deux ans… » raconte Brasseur.  « Mais j’ai vu le programme… dur, dur hein: on monte dans un car, on fait 1.000 kilomètres, on arrive dans la ville, on va à l’hôtel, puis le checksound, on retourne à l’hôtel, on se met en tenue, on joue, on revient à l’hôtel, à 6h du matin debout, on refait 1.200 bornes. Hé… » pas sot, le André. « Mais rien que cette demande, j’en suis déjà fier quand même… » conclut-il, sans doute trop Belge pour être star.

Culteke
Outre ce statut de musicien respecté, André Brasseur se fera remarquer dès la sortie de son premier 45 tours instrumental, « Hold Up/Far West » par les gens de la radio puis de la télé. Il deviendra même « Mr Indicatif », surnom attribué suite au succès de ses génériques, commandés ou non.
« Special 230 » sera donc créé pour ouvrir l’émission « Intervilles » de la RTB. Au-delà de nos petites frontières, « Holiday » sera utilisé par la BBC, « Pursuit » par Europe 1, « Early Bird » par la télé allemande. Et les radios pirates qui émergent à cette époque achèveront de lui conférer cette aura particulère à l’étranger. « The Kid » ou encore « Experience » illustreront ainsi des émissions de Radio Veronica, Radio Mi Amigo ou encore Radio Caroline. De quoi rester dans les têtes pour au moins toutes les années ’70.

« The Kid » fait du coup son entrée sur les dancefloors les plus en vue du territoire britannique et charme les amateurs de Northern Soul. Encore aujourd’hui, le titre est repris à la 71e place dans « le top 500 ultime » du genre.

Dans l’ombre des discothèques
Les années 60 riment avec tubes, grandes tournées et stars. André Brasseur investit l’argent gagné dans deux discothèques: Le Pow Pow à Harsin et La Locomotive à Barbençon, ainsi que dans L’Auberge du Cheval Blanc. Et ça marche, peut-être trop. La musique devient une activité secondaire. « J’avais l’impression d’être devenu un bistrotier, plus qu’un musicien. Je courais partout, je vivais à du 200 à l’heure. (…)  Un jour, je suis resté bloqué devant l’entrée de ma discothèque. Je savais que beaucoup de monde m’attendait à l’intérieur mais je n’ai jamais pu pousser la porte. Je suis retourné chez moi et j’ai commencé à pleurer… » confiait le musicien au journal L’Avenir en 2001. Il remettra ses établissements en 1985.

Pourtant, c’est pendant ces mêmes années qu’il composera ses morceaux sans doute les plus intéressants. Lorgnant notamment vers le funk psyché, ils sont toutefois restés dans l’ombre. « Les années ’70, c’est juste un problème de distribution. J’avais quitté Roland Kluger (patron du label RKM qui a sorti les premiers disques de Brasseur, ndlr) parce que chaque fois que je faisais un nouveau morceau, on me disait refais un Early Bird, refais un Early Bird! Mais c’est un coup de pot qui arrive une seule fois dans une vie ça. Je n’en pouvais plus. A la fin, je faisais ça avec une petite firme, qui distribuait comme ci comme ça. »

Stefaan Vandenberghe, patron du label sdban à l’origine de la compilation « Lost Gems from the 70’s » (et Dr Lektroluv dans une vie parallèle), ne dit pas autre chose. « Je trouvais que tout avait déjà été fait au niveau de ses tubes. Mais il y avait une période assez intéressante qui était moins connue, au début des années 70. Il avait quitté sa firme de disques à ce moment là et il n’avait pas trop de succès. Mais pour moi ce sont les meilleurs morceaux. Il fallait sortir ça, pour convaincre les jeunes mais aussi pour montrer qu’il y a plus que Early Bird et que tout ne tourne pas toujours autour de ce morceau. Et en même temps, pour ne pas contenter uniquement les spécialistes, on a aussi fait un disque avec les titres les plus connus. Disons que c’est le premier disque que j’ai créé que ma mère aime bien… » s’amuse-t-il.

Au menu, poulet funky
Mais on ne peut pas avoir toujours de la chance. Il y a bien cette participation à deux albums de Vaya Con Dios au début des années ’90 mais après ses aventures dans l’horeca, André Brasseur enchaîne surtout les représentations dans des restaurants et hôtels, pour continuer à jouer et gagner un peu d’argent. « Quatre jours par semaine, parfois cinq, pendant 10-12 ans, j’en avais marre… » concède-t-il volontiers.

Ca ne paye sans doute pas beaucoup plus mais chez ses collègues du cru, d’autres jouissent d’une aura plus affirmée. Placebo et Marc Moulin sont rangés dans le rayon intouchables. René Costy a été mis en lumière par un sample de J Dilla, feu le producteur/rappeur le mieux coté du hip-hop américain. Et les Chakachas ont été immortalisés par le film Boogie Nights.

Mais André Brasseur, rien, même s’il dit reconnaître parfois quelques sons samplés mais trop triturés pour les revendiquer. Jusqu’à la sortie de la compilation « Funky Chicken » en 2014. Sous la houlette du label sdban et de Stefaan Vandenberghe, ce double album connaît une jolie destinée. « On voit énormément de monde qui cherche de la musique à l’étranger mais je me suis rendu compte qu’il y avait un vide chez nous, » explique-t-il. « Il y a beaucoup d’invidualités mais il n’y avait pas un son belge. Il y a plein de bons morceaux qui n’ont jamais été reconnus à l’époque parce que c’était la face B, ou pour des problèmes de distribution. »

L’histoire d’André Brasseur, en gros, présent deux fois sur Funky Chicken. « Ils voulaient inviter un artiste de la compil’ pour la promo et c’est comme ça que je suis tombé sur André. Il y a tout de suite eu un bon feeling entre nous. Au début, je ne prévoyais pas de faire un lost gems mais j’ai eu cette idée quand j’ai commencé à collectionner tous ses disques, dans l’objectif de faire quelque chose avec lui. Ca m’a pris 6 mois pour chercher partout, toutes les versions, tout ce qui existait. J’ai plus de disques d’André que lui-même en possède. Il y en a qu’il ne connaît même pas, je pense. »

André Brasseur, qui cette fois ne dira pas « non » à ce nouveau joli coup du sort, explique: « Il m’a dit: j’ai pris deux de tes titres et en écoutant tout ton répertoire, j’ai entendu des choses superbes, exceptionnelles et je te propose de sortir un double album. Un CD avec les succès, l’autre avec les titres moins connus. Et ça donne ce bel objet avec de la littérature, des photos… »

Pukkelpop et Beautés Soniques
Aujourd’hui, André Brasseur est de retour sur les routes pour une tournée, qui passera même par le Pukkelpop et les Beautés Soniques. « Incroyable… » s’exclame doucement Brasseur. « C’est magique. Jeunes et vieux, c’est la bonne humeur qui passe, les gens sont heureux. »

« On a créé un groupe autour d’André pour le live et il en est très content. Et maintenant, Pukkelpop, c’est fou. C’est très chouette que tout arrive par l’envie, par le plaisir, plutôt que par le marketing. Je sais que c’est pour les gens qui aiment la musique, » explicite Stefaan Vandenberghe.

Flanqué de ses nouveaux musiciens, André Brasseur parcourt les deux disques de sa compilation, en version plus funky et plus rock. Un répertoire qui reflète les époques traversées, précise Vandenberghe. « Il y a les années ’60, tu sens que les rythmes correspondent aux productions de ces années-là. Les choses plus funky, c’est au début des années ’70 et puis tu sens qu’il y a la mauvaise période 76-78 ou tout commence à être beaucoup plus électronique et les gens font un peu n’importe quoi. Puis vers la fin des années ’70, il se lance dans l’Italo Disco avec plus de synthé et de boîte à rythmes. C’est l’histoire de la musique qui l’a guidé. »

Si aujourd’hui André Brasseur n’écoute plus de musique en dehors de ses concerts, il avoue avoir « plein de trucs dans la tête, il faudrait qu’on me dise on enregistre dans 15 jours, travaille! Le retour des tournées, ça donne un solide coup de pied au derrière. » Un nouvel album n’est pas encore prévu mais il pourrait bien y avoir des versions live au programme et la tournée continue jusque début 2017, voire plus si l’étranger réagit positivement.

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 3 juillet 2016)

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