L’histoire méconnue du DJ qui faisait danser les voitures

Pan méconnu mais essentiel au hip hop, la mixtape a été le moteur de son expansion et reste encore d’actualité, même si sa forme a sans cesse évolué. En Belgique, le roi de la mixtape porte un nom: DJ HMD. Avant internet, le MP3 et Spotify, il a fait danser au moins autant dans les voitures que dans les clubs et son nom a marqué toute une génération rap/r&b, avec plus de 400 mixtapes écoulées à 200.000 exemplaires.

La Belgique n’est pas New York et pour retrouver DJ HMD en dehors des clubs, ce n’est pas le Queensboro qu’il faut traverser mais La Hennuyère, à travers champs. Marié et père de deux enfants, qui ont évidemment du mal à croire que leur paternel, exilé en Wallonie depuis 10 ans, puisse être la référence en la matière, il continue à concocter avec passion ses mixtapes. Pour le plaisir et « même si il ne devait en distribuer que cinq… »

« Je découvre encore aujourd’hui l’impact de mes mixtapes… », nous raconte l’ancien Anderlechtois. « A l’époque, je ne m’en rendais pas compte mais maintenant, quand je joue en soirée par exemple, des gens me disent qu’est-ce que j’ai écouté tes mixtapes! J’ai rembobiné tes cassettes avec le crayon des milliers de fois… Ou bien: mon frère n’écoutait que tes mixtapes, grâce à lui je te connais! Et ce sont des gens de toutes sortes, toutes les générations. Parce qu’à l’époque en plus, en tant que DJ, on ne se mettait jamais en valeur. Sur la pochette, il n’y avait pas nos visages. Donc tout le monde savait qui était HMD, mais seulement de nom. »

Des pochettes en plus très artisanales, un ordinateur avec Photoshop à la portée de tous n’était même pas encore imaginable au milieu des années ’90. « Les pochettes c’était du collage et des photocopies. Même pour les textes, on bricolait: on achetait des lettres qu’il fallait gratter. Puis, après la volume 12, j’ai eu la première cover faite par un graphiste, mais toujours avec des photocopies. »

Et pour l’enregistrement, pareil: l’analogique a certaines contraintes… « Si on avait eu un ordinateur, ca aurait été le rêve… C’était du pur live, avec des vinyles. C’était: le deck, REC, on ratait le mix, on rembobinait et on recommençait jusqu’à ce que tout soit impeccable. En ’98, on s’est acheté un quatre pistes et en 2.000, je suis passé à l’ordinateur. »

La K7 c’est pratique
Car si le vinyl fait partie intégrante de la culture hip-hop pré-internet, la mixtape était son alliée essentielle. Vendue à la sauvette pour quelques dollars, son format était plus pratique, elle était moins chère et elle pouvait être facilement copiée. De quoi propager la musique très rapidement, surtout avec l’auto-radio et le walkman.

D’abord supports pour enregistrer les sets de DJ en live pendant les années ’80, elles sont ensuite travaillées en « home studio » pour obtenir un mix soigné de morceaux du moment et font émerger les premières stars du genre, comme Tony Touch ou Ron G. Jusqu’à devenir un vrai business parallèle dans les années ’90.

Mais pour s’en rendre compte, pas de Youtube, pas de Facebook. Il faut aller à New York, la mecque du hip hop et des mixtapes. C’est à cette époque que DJ HMD fait, à 20 ans, le voyage qui changera sa vie. « Je fréquentais beaucoup la Zulu Nation belge, avec Fourmi et Defi-J notamment. En 1990, on fêtait l’anniversaire de la Zulu Nation à New York, et ils m’ont proposé de les accompagner, » explique-t-il, les yeux encore brillants.  » Et là… le choc, c’était magnifique. Des graffeurs, des conférences sur le hip-hop, trois ou quatre concerts par soir… . Encore aujourd’hui, je n’en reviens pas. Dès mon retour, je me suis lancé dans le DJing. Je me suis acheté mes premières platines, Fourmi m’a montré la technique et j’ai commencé à faire des mix pour m’amuser, à scratcher un petit peu… »

Réseau parallèle
Quatre ans plus tard, il a le minimum de matériel nécessaire et concocte sa première mixtape. « Au début, c’était pour des amis, mais quand j’ai vu qu’il y avait beaucoup de demandes et comment ça fonctionnait à New York, où elles étaient vendues 5 dollars à l’époque, je me suis dit pourquoi pas. Et au bout de 6-7 mois, c’était l’explosion. »

A cette époque à New York, le marché des mixtapes prend une ampleur jamais vue. A tel point que des sortes de labels parallèles dédiés aux mixtapes s’imposent dans le jeu. Mais même à ce niveau de « professionnalisation », pas de réseau de vente classique, les transactions restent dans la rue.

Dans un territoire aussi serré que la Belgique, où le rap reste une affaire modeste, rien de comparable. Si ce n’est le côté parallèle de la distribution, qui fera finalement la force de HMD: « Je m’occupais de la musique dans les tournois de promo basket, et là, j’ai commencé à en distribuer à la demande. Puis, des magasins se sont intéressés. A un moment donné, je me suis créé un réseau. J’ai vendu dans les petits magasins de sport de quartier, puis les night-shops, les magasins de vêtements… J’étais le seul à mettre des mixtapes sur la street à Bruxelles, au moins jusque ’96.  Au début, c’était une vingtaine, puis 100, 200, 300… jusqu’à 1.000, 2.000 mixtapes par numéro. »

http://dj-hmd.backdoorpodcasts.com/embed/les-gendarmes-110

Gens d’armes
Ce réseau de distribution improbable mais efficace lui permettra de toucher énormément de gens, qui s’occuperont du bouche à oreille. Les cassettes tournent dans les walkman et les voitures, sont prêtées, copiées, jamais rendues, oubliées dans des boîtes à gants aux quatre coins du pays. HMD reste d’ailleurs seul ou presque sur le marché belge pendant longtemps, avant l’arrivée d’une nouvelle génération déjà plus tournée vers le numérique, comme KC et Dutam, Solo ou encore Skwad. Daddy K est lui plus centré sur la technique du DJing. Mais tout ce petit monde ou presque finira par collaborer ponctuellement.

Fait a priori étonnant, son plus beau souvenir et sa cassette la mieux écoulée (plus de 5.000 exemplaires) ne contient que du rap belge militant sur des faces B: « Les Gens d’Armes ». En 1998, Semira Adamu meurt à Zaventem lors de son expulsion forcée, étouffée avec un coussin par des policiers belges. HMD prend l’initiative de réunir un panorama complet de la Belgique rapologique et sort cette mixtape qui fera date. « Encore aujourd’hui elle est indétrônable. J’ai fait un appel à tous les DJ, tous les rappeurs, des jeunes ou pas, Flandre, Bruxelles, Wallonie, tous ceux qui voulaient participer. J’ai eu toutes les grosses têtes de l’époque et des petits jeunes, dont certains sont encore là. D’autres étaient moins bons mais ce n’était pas grave. Même en France on me l’a demandée! »

http://dj-hmd.backdoorpodcasts.com/embed/classic-90-rnb-110

Nez fin dans une époque dorée
HMD avait surtout le nez fin. Il avait fait de la découverte de la nouveauté sa spécialité, remplissant un important rôle de passeur d’une culture alors encore souterraine. S’il s’est adapté à ce qui marche aujourd’hui, HMD garde d’ailleurs la nostalgie de ce qu’on appelle l’âge d’or du rap et du R&B.  « A l’époque, tout ce que tu mettais sur mixtape, c’était bon, façon de parler. On n’avait pas de radio qui diffusait cette musique, donc tout ce qu’on mettait c’était waouw. Maintenant, il faut mettre les hits radio si tu veux que les gens apprécient… »

C’est l’époque de Notorious B.I.G., 112, Mary J Blige, Mase, Nas, Tupac, EPMD, Aaliyah, Fat Joe, Jodeci, Ashanti… et du rap français qui se vend par camions. Et au petit jeu de trouver ce qui va marcher, HMD avait souvent raison. « La musique me parlait, ça fait un peu cliché mais comme j’étais passionné, j’écoutais tout et je me disais ça, ça va cartonner. Ca marchait au feeling. On se basait aussi sur Yo! MTV Raps, puis on allait à New York aussi. On ne se parlait même pas là-bas, on marchait avec notre Walkman et on écoutait la radio pour voir ce qui marchait. Et je revenais avec des caisses et des caisses de disques, parfois un millier, » rigole le DJ.

Sortez les kleenex
Aujourd’hui, les mixtapes dans le hip hop sont le plus souvent des albums sortis hors label, à une fréquence folle. Et chez HMD, plus de vinyl à mixer, tout passe par son ordinateur. Il a pourtant aussi tenu un magasin de 2000 à 2006, revendu quand le vent a commencé à tourner vers le numérique. « Quand j’ai vu que même moi, en tant que disquaire et DJ, j’arrêtais d’acheter des disques pour mixer, je me suis dit ça sent mauvais. J’ai liquidé une bonne partie de ma collection mais j’ai gardé tout ce qui me tenait à coeur et je les ressors vraiment rarement. »

Toutes les stars, d’Afrika Bambaataa à Rihanna, en passant par P.Diddy, Booba et Beyoncé, ont joué à l’introduire sur ses mixtapes et ça se poursuit encore, avec Hamza récemment. Il continue aussi les soirées au Carré, au Sett, au Bloody Louis, entre nombreux autres clubs où on peut le croiser. Les mixtapes également, et la radio, sur K.I.F. Même s’il est parfois amer devant la tournure qu’a pris sa musique, vers 2008 selon lui. « Avant, on écoutait avec les oreilles. Maintenant, c’est aussi avec les yeux: ah, j’ai vu le clip, c’est une tuerie. Aujourd’hui ça part dans tous les sens. Les gens veulent moins découvrir et un hit remplace l’autre très vite, c’est de la musique kleenex. »

On peut retrouver quelques récentes mixtapes sur son site. Mais peu nombreuses, parce que « le problème aujourd’hui, c’est qu’il suffit que tu postes ta pochette, à la minute même, le tracklisting a été recopié et chacun refait la playlist. » Il n’empêche, online, elles totalisent plus de 5 millions de lectures, avec la plus grosse part du gâteau pour Booba, évidemment. L’intérêt semble en tout cas encore présent. On a toujours besoin de bonne musique dans la voiture, surtout en été.

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 9 juillet 2016)

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