Il y a 40 ans, Stevie Wonder signait son dernier chef d’oeuvre

Le 28 septembre 1976, Stevie Wonder, 26 ans, sortait l’album « Songs In The Key of Life ». Un double album luxuriant digne d’un blockbuster hollywoodien qui fera date dans l’histoire de la musique. Son « chef d’oeuvre » qui sonne à la fois comme un aboutissement créatif et la fin d’une époque.

Au firmament

« Songs In The Key Of Life » représente à la fois le firmament de la « période classique » de Stevie Wonder et son ultime album avant un virage résolument pop. Après l’album de transition « Where I’m Coming From » (1971), le chanteur sort en effet coup sur sur coup ses cinq meilleurs albums: « Music of My Mind » et « Talking Book » en 1972, « Innervisions » en 1973, « Fulfillingness’ First Finale » en 1974 et enfin « Songs in the Key of Life » en 1976, un an après la date initialement prévue. Paul Simon le remerciera même de ne pas avoir sorti d’album « cette année », quand il gagne le grammy du meilleur album en 1975.

Celui qu’on appelait le petit Stevie est le roi du monde, les ventes sont phénoménales et les récompenses pleuvent. « Songs in the Key of Life » est son 18e album et le plus vendu, malgré son format: un double LP avec un EP de 4 titres en bonus. 21 chansons au total, et un livret fourni avec des remerciements en forme de who’s who de la musique de l’époque (plus de 150 noms) et des crédits à l’opposé: Stevie Wonder a tout fait tout seul ou presque.

Décuplée par les annonces de sortie repoussée, l’attente pour cet album était énorme. Superstar la mieux payée du monde en 1975, Stevie Wonder, dégoûté par les Etats-Unis républicains de l’époque et le Watergate, pense sérieusement à quitter le monde de la musique pour se consacrer à des oeuvres caritatives. Un gros chèque de la Motown et une liberté artistique totale accordée plus tard, l’album est repoussé à l’année suivante. Avec, paraît-il, une mine de 250 chansons dans laquelle il ne puisera que les meilleures pour ce « Songs In The Key Of Life ».

A cette époque, par son handicap, son talent et sa passion, le chanteur ne vit pas comme les simples mortels que nous sommes et se soucie peu du rythme du soleil. Les longues séances de studio sans manger ni dormir se succèdent, laissant des techniciens sur le carreau mais s’attirant aussi la collaboration de pointures comme Herbie Hancock, George Benson ou Minnie Ripperton.

L’accueil du public est à la mesure de l’attente, et même davantage. Il atterrit en tête des charts dès la sortie, pour y rester jusqu’au 15 janvier 1977, repoussé à la deuxième place par le fameux « Hotel California » des Eagles. Au final, ce sont 82 semaines de présence dans le Billboard Hot 200. Les critiques sont aussi élogieuses et Wonder sera nominé sept fois aux Grammys cette année-là (et en remporte quatre).

Le miraculeux petit Stevie

Avant de devenir Wonder, Stevie était Little. Troisième d’une famille de six enfants, le prématuré Stevland Hardaway Morris perd la vue à la naissance en 1950, suite à des complications post-accouchement. Il touche très tôt à plusieurs instruments et est repéré à 11 ans par la Motown, amené dans les locaux du célèbre label par Ronnie White, des Miracles.

Le producteur Clarence Paul le surnommera Little Stevie Wonder, et voilà le jeune prodige embarqué dans l’écurie de Berry Gordy, fondateur et puissant patron de la Motown. Principalement pour chanter des reprises ou des chansons interchangeables entre interprètes du label, comme c’est le cas à l’époque. A 13 ans, il devient le plus jeune artiste à atteindre la première classe du Billboard Top 100 avec « Fingertips ». Malgré quelques ratés, Little Stevie devient l’un des artistes les plus rentables de l’usine à cash Motown. Mais le jour de ses 21 ans approche. Et ce jour-là, le contrat qui lie les deux parties expire.

Avant cela, pour ses 20 ans, Wonder s’offre l’album « Where I’m Coming From », qu’il veut plus engagé, avec des paroles qui fassent sens. Mais Marvin gaye sort la même année son « What’s Going On » politique, avec beaucoup plus de succès critique et public.

En 1971, le contrat arrive à son terme et Stevie Wonder ne veut plus être lié à la Motown, car il y voit ses ambitions artistiques bridées et ses royalties grandement amputées. Berry Gordy tient cependant à garder sa poule aux oeufs d’or et lui propose un contrat qui fera date: 120 pages qui lui offrent une liberté totale, les droits d’édition et un million de recettes rétrocédé.

Des synthés

Suivra « Music Of My Mind », premier jalon de sa période dorée. Fruit de cette bataille juridique gagnée et de sa rencontre avec Malcolm Cecil et Robert Margouleff, respectivement bassiste de jazz et ingénieur du son inventeurs du TONTO (pour The Original New Timbral Orchestra). Un synthétiseur géant dont Stevie Wonder tirera des sons et des textures encore jamais entendues. Précurseur, son utilisation des synthétiseurs le distinguera et lui permettra, avec son sens des mélodies pop, de tutoyer les sommets de la soul, du funk et de la pop pendant une décennie.

Dans une veine créatrice inarrêtable, sortent « Talking Book » l’année suivante, et « Innervisions » en 1973. Mais un grave accident de voiture cette année-là vient perturber le chanteur. Il frôle la mort, est plongé dans le coma pendant quatre jours et remonte sur scène huit mois plus tard en déclarant au début de sa représentation: « Dieu merci, je suis en vie. » Nous sommes en 1974 et la sortie de « Fulfillingness’ First Finale » signe la fin de sa collaboration avec le duo de TONTO.

Le chanteur s’isole de plus en plus. Sa foi le fait même douter qu’il s’agissait d’un « accident ». « Vous ne pouvez pas changer quelque chose qui s’est déjà produit. Tout suit le chemin qui était prévu… Tout ce qui m’est arrivé était censé arriver… », a expliqué le chanteur au New York Times. « Cet accident m’a ouvert les oreilles sur beaucoup de choses autour de moi. Et évidemment, la vie est quelque chose de plus important pour moi maintenant… et ce que je fais de ma vie. »

Après « Songs In The Key Of Life », un baroud soul d’honneur inégal en 1980 avec « Hotter Than July » qui alterne entre le meilleur (« Master Blaster ») et le pire (« Happy Birthday ») confirmera son tournant définitivement pop à une époque disco, émaillé ensuite par quelques fulgurances salvatrices et beaucoup de kitsch mélo. Ironie de l’histoire, celui qui en avait fait sa marque est éclipsé par d’autres synthés, plus glacés, comme ceux de Moroder ou Kraftwerk.

Héritage

Depuis, plus grand chose mais un héritage immense. Quarante ans après sa sortie, « Songs In The Key Of Life » est toujours considéré comme le plus grand classique du chanteur. Il a été samplé par des dizaines de morceaux devenu des hits mondiaux (par Coolio, Will Smith, Erykah Badu, 50 Cent, Warren G, Snoop Dogg…). Si vous croisez un « top des albums à écouter dans votre vie » quelconque, il sera présent. Prince, George Michael, Whitney Houston, Elton John, Mariah Carey… nombreux sont les artistes internationaux à l’avoir mentionné dans leurs influences majeures.

« Songs in the Key of Life est l’album dont je suis le plus heureux », racontait Stevie Wonder au Q Magazine en 1995. « Cette période, être vivant, être un père et puis… laisser faire et laisser Dieu me donner l’énergie et la force dont j’avais besoin. »

40 ans plus tard, à 66 ans, Stevie Wonder reste l’un des rares à avoir réussi le pont entre la soul et la pop et entre les générations. Il a enregistré plus 30 titres classés dans le top 10 américain et a gagné 25 Grammy Awards. Aucun artiste solo n’a atteint ce chiffre. Il a vendu plus 100 millions de disques et est l’un des 60 artistes de l’histoire à avoir vendu le plus de disques, albums et singles compris.

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 27 septembre 2016)

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