Les dix vies de Kery James

Kery James, figure tutélaire complexe du rap de rue français, est de retour ce vendredi avec l’album « Mouhammad Alix ». Plus engagé que jamais, le (jadis) mélancolique y répond aux politiques et y répand ses engagements tranchés, via notamment deux clips puissants déjà en ligne depuis plusieurs semaines (« Racailles » et « Musique Nègre »). A 38 ans, Kery James compte déjà 25 ans de rap sur disque à son actif, et au moins 10 vies.

Enfant rappeur

La première fois qu’on entend Kery James, à l’époque Daddy Kery, sur disque, c’est en 1991 sur le premier album de MC Solaar, « Qui sème le vent récolte le tempo ». Alix Mathurin a 13 ans, il a quitté la Guadeloupe depuis six ans pour rejoindre la banlieue parisienne d’Orly. Il a écrit son premier texte à 11 ans à peine, rap qu’il a fait entendre à Manu Key (le « papa » de la Mafia K’1 Fry) qui l’encourage à continuer. Il sera ensuite repéré par MC Solaar lors d’ateliers d’écriture.

Le ghetto français

Dans la foulée, se monte autour de lui le groupe Ideal Junior, rebaptisé rapidement Ideal J. Kery n’a que 14 ans quand sort le premier maxi du groupe, alors composé de Teddy Corona, Jessy Money et Selim du 9.4, « La vie est brutale ». Ces deux derniers quittent la formation mais le regretté DJ Mehdi l’intègre pour se charger de la partie instrumentale. Après plusieurs démêlés avec leur producteur de l’époque qui veut en faire des enfants stars, sort leur premier album (déjà engagé) « Original MC’s sur une mission », et qui les placera définitivement sur l’échiquier du rap français, et avec eux la Mafia K’1 Fry.

Hardcore, jusqu’à la mort

Mais c’est deux ans plus tard, avec l’album « Le combat continue » et sa pochette provocatrice, que Kery James (toujours via Ideal J) devient une figure de proue du rap français de rue, aux textes violents mais aussi engagés. Le titre « Hardcore » devient un cri de ralliement encore d’actualité aujourdhui. Comme le raconte souvent le rappeur, la Mafia K’1 Fry est un crew disparate qui compte des rappeurs mais pas seulement, et leur quotidien de Orly, Choisy et Vitry est à l’image des textes d’Ideal J. Avec le groupe Expression Direkt, la Mafia k’1 Fry est sans doute le groupe où la vraie rue côtoie le plus la rue sur disque, pour le meilleur et pour le pire.

La mort ou la prison

La réalité rattapera d’ailleurs Kery James. Armé, dans l’illégalité et mis dehors de chez lui à la fin des années ’90, il « se pense invincible et fait des trucs de fou », et pense y passer lorsque des hommes tirent à quelques mètres de lui. Las Montana, ami d’enfance du rappeur et l’un des leaders de la Mafia K’1 Fry, souvent dans des histoires violentes, meurt assassiné d’une balle dans la tête.

Ce qui provoquera un vrai traumatisme chez le rappeur et le poussera à changer de vie, via l’islam, et arrêter défintivement Ideal J. Cet épisode lui inspirera des textes plus conscients que violents, comme l’implacable « Deux issues ». Tiré de son premier album solo en 2001, « Si c’était à refaire », où il a aussi à coeur de faire prendre conscience aux « banlieusards » de la responsabilité individuelle de chacun, au-delà de celle de l’Etat.

Fraîchement converti, il pense ses démons chassés (une erreur, confessera-t-il plus tard, les « défauts ne disparaissant jamais totalement »), regrette certains de ses textes passés, et souhaite suivre à fond certains préceptes. « Si c’était à refaire » est donc produit sans instruments à cordes ou à vent.

« C’est un disque hors-norme », raconte le rappeur au site Noisey. « Musicalement, il sort immédiatement du lot. Je me rappelle encore de la réaction des maisons de disques lorsque je leur ai présenté mon idée, qui était d’enregistrer un album sans instruments à vent ou à cordes. Tous se moquaient de moi, pensaient que j’étais devenu fou. C’était limite une blague pour eux. Après tout, comment l’ancien rappeur d’Ideal J pourrait débarquer avec un album pareil, sans instruments à vent et à cordes, sans insultes, etc.? »

Vivre ensemble plutôt que la mafia

Suite àsa conversion, Kery Jame prend des positions qui ne plaisent pas à sa maison de disques, qui s’en sépare malgré le disque d’or de « Si c’était à refaire. » Il met le rap entre parenthèses, s’éloigne de la Mafia K’1 Fry, dont le mot « Mafia » le dérange beaucoup. Un éloignement sur lequel il s’apaisera plus tard. En 2003, il prend le pari de concevoir une compilation très religieuse, sur le thème de l’unité, « Savoir et vivre ensemble ».

« Lorsque j’ai pris mes distances avec le collectif, c’était pour me restructurer », racontait-il en 2008 à afrik.com. « La Mafia k’1 Fry, à cette époque, était un groupe de rap et d’amis. Mais on était étroitement liés à la vie de rue et au bizness, donc j’ai dû m’en éloigner pour pouvoir me ressourcer. Aujourd’hui, la Mafia k’1 Fry est toujours un groupe d’amis soudés, de professionnels. » Cette année, il a même évoqué à Francetvinfo l’envie d’un « scénario sur l’histoire de la MafiaK’1Fry, un album et une tournée. C’est encore lointain mais j’ai vraiment l’intention de le faire. Et avec tout le monde, sinon ça n’a pas de sens. »

J’aurais pu dire

Dans une démarche parfois mal comprise mais, selon lui, « nécessaire pour s’éloigner totalement de son ancienne vie », il met à nouveau la musique de côté. Il revient en 2005 pour un album solo, soit quatre ans après le précédent. « Ma vérité », où il tente d’expliquer sa religion et ses choix, est un échec commercial.

« Avec le recul, je pense que Ma Vérité était un album de transition, et que le public l’a ressenti. On entend encore l’influence de Si c’était à refaire, mais on sent déjà que je m’oriente vers quelque chose », explique-t-il à Noisey.

A l’ombre du show-biz

Un échec qui le poussera une fois de plus à envisager sérieusement d’arrêter défintivement le rap. Parallèlement, il est actif dans le milieu associatif et sur le terrain. Son association A.C.E.S. aide aujourd’hui les jeunes des quartiers dans leurs études. Il soutient aussi Ségolène Royal aux présidentielles de 2007, une énorme erreur, concédera-t-il rapidement.

En 2008, son troisème album, « A l’ombre du show-business », retrouve son public et un désir d’ouverture, notamment via un duo avec Charles Aznavour. Le clip « X&Y » réalisé par Matthieu Kassovitz à partir d’un système narratif à la chronologie inversée fera également beaucoup parler. Un disque « tournant dans sa carrière », pour le rappeur et l’album rap le plus vendu cette année-là. Pourtant pas même une nomination aux Victoires de la Musique, ce qui justifiera a fortiori son titre.

Lettre à mon public

A peine un an plus tard, sort « Réel », qui contient « Lettre à mon public », où le rappeur annonce une nouvelle pause dans sa carrière. (Il est temps que je m’exile, parmi les hommes de raison. Ici les gens sont faux, fous, fourbes, travestissent les valeurs. Considèrent le pire comme le meilleur. Laisse moi prendre du recul pour mieux reprendre de l’élan. Que je souffre, que je m’ouvre, que je me retrouve). L’album est aussi plus dur que le précédent: « J’ai eu peur d’avoir une image trop lisse, de devenir le rappeur gentil qui ne dit pas les mêmes choses que les autres. En réaction, j’ai donc voulu un album avec des morceaux plus durs, plus extrêmes. »

Dans le même temps, un violent conflit financier l’oppose au rappeur Black V-Ner, qui l’insulte sur plusieurs vidéos. Une violente bagarre vaudra à Kery James une peine de 10 mois de prison avec sursis. « C’est malheureux, parce qu’on en arrive à la violence. Mais en même temps, c’était justifié. A chaque fois, je me suis défendu. […] Je ne suis pas lisse et je ne veux pas que l’on croie que je peux passer sur tout. Peut-être que j’ai donné cette impression à un moment. […] Le dernier qui a gratté a été bien reçu… », expliquait-il au Nouvel Obs.

Il se rend en Haïti, où sont nés ses parents, en 2010 suite au séisme qui fait plus de 230.000 morts. Il y organise un concert et fonde un groupe pour récolter de l’argent pour aider la population.

Lettre à la République

2012, le retour est annoncé. Le clip de « Lettre à la République » est visionné des millions de fois sur Youtube, pour dépasser les 12 millions aujourd’hui. Suit l’album « Un dernier MC », inégal après la force de frappe de la « Lettre » mais au casting imposant et au final disque d’or.

Musique nègre

2016, Kery James reprend le micro sur « Mouhammad Alix », sixième album sous son nom et premier en indépendant, notamment pour répondre directement aux politiques. D’abord à ceux, condamnés, mais qui traitent les habitants des banlieues de « racailles ». Puis à Henry de Lesquen, qui avait déclaré vouloir bannir la « musique nègre (à savoir « le rock, le jazz le blues et l’immonde rap » des radios. La réponse est puissante: Kery, Youssoupha et Lino forment un trio de haute volée, accompagnés par les apparitions d’une grande partie du rap français (avec quelques touches belges). « Je me sens en quelque sorte obligé de prendre ces positions, de représenter les miens », dit Kery à Noisey.

Ces prochains mois, une pièce de théâtre (« A vif ») et un film sont dans les cartons. Et quand on lui demande pourquoi il rappe encore, il répond à chaque fois que c’est « ce qu’il fait de mieux » et que c’est « en lui ». Interviewé au Gros Journal, il a aussi décidé « d’arrêter d’arrêter », et s’il doit s’expliquer sur sa carrière chaotique, citons la lettre à son public:

Idéal J, c’était moi
Si c’était à refaire, c’était moi
Savoir et vivre ensemble, c’était moi
Ma vérité, c’était moi
Et À l’ombre du show business, c’était encore moi !
Chacun de mes albums est une part de moi-même
Reflète ce que je suis, au moment où je l’écris
J’évolue donc ma musique ne peut pas rester la même
Alors qu’elle est censée être fidèle à moi-même
Alors oui je me suis contredit
Oui j’ai changé d’avis
Eh ben, oui j’ai grandi
J’ai préféré vous choquer que vous duper
En vérité j’ai fait le choix de la sincérité
Peu comprennent vraiment ma musique
Ni mes choix, c’est pourquoi je n’adresse cette lettre qu’à mon public
A ceux qui m’aiment, voient en moi un espoir
Même les yeux fermés, les âmes sensibles peuvent voir
Je suis aussi sage que fou
Aussi fort que faible, j’suis aussi humain que vous
Que de débats sur les forums
En vérité, je ne suis qu’un homme

 

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 30 septembre 2016)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s