Douze ans plus vieux, et enfin l’averse annoncée

Après quelques extraits sous forme de « gouttes » savamment distillées sur internet, ce vendredi 14 octobre sort « Un jour plus vieux », « l’averse » du premier album de Convok. Et si c’est un petit événement dans le rap belge, c’est qu’on avait presque fini par ne plus l’attendre. Douze ans d’activité et autant de galères qui ont conduit à des albums mort-nés, des projets avortés, des collaborations annulées. A l’heure où l’on parle beaucoup d’une explosion du rap belge, derrière le parcours cabossé du corrosif CO se dessine toute l’évolution d’un mouvement qui n’en finit pas de naître.

Ex-Ultime Team, ex-Korozeef, mais depuis toujours solitaire, Convok évolue sans groupe (et « ça lui va très bien comme ça »), a le calme bouillonnant et la voix qui se fait plus forte dès qu’on parle rap. La passion qui transpire, quand on le rencontre en ce jour de canicule, quelques semaines avant la fin du début. Douze ans (!) depuis Ultime Team et enfin le premier album solo. « Cet homme flou » est cette fois bien entouré, artistiquement et « administrativement », et la vue semble dégagée malgré des lunettes au profil instable.

En plus de dix ans, au moins quatre projets avortés (dont un deuxième album d’Ultime Team quasiment fini), d’innombrables apparitions, compilations et featurings, beaucoup de scènes, un petit EP, et un constat: le rap belge s’est structuré à tous les niveaux, dépendant moins de coups de mains parfois foireux, mais sans avoir été forcément aidé. Et il aura surtout fallu attendre les réseaux sociaux et en bonus, le blanc-seing du grand frère français.

Oh tiens, du rap

Pour ce tant attendu « Un jour plus vieux », Convok met à l’honneur le rap, dans son expression la plus directe, « plutôt axé boom bap, disons aux deux-tiers, et rap au sens propre du terme. » Pas qu’il soit hermétique aux courants multiples du genre mais l’idée était ici de faire plaisir à ceux qui le suivent depuis si longtemps sans une copieuse galette à se mettre sous la dent. « J’ai toujours aimé faire des trucs assez modernes mais ça me fait plaisir de savoir qu’ils sont encore là et, pour le coup, j’avais envie de leur rendre » nous confirme le rappeur. Avec des featurings en famille (Tonino et Ypsos de Ligne 81, Kesh, K-Mass, K-Otik et Pako, Stan, Demi-Portion, Carlsberg Slim, L’Hexaler), dans la plus pure tradition. Et, à la demande générale, une version « propre » de « J’me téléporte ».

Résultat, des punchlines sans forcer sur des sons s(o)ignés R.O, LSC, Ypsos, Shaolin, Stab, Ekzeko, Le Seize pour un « Mon journal » délicatement old school et une outro aérienne, et Convok lui-même pour le tiers moins orthodoxe. Toujours un cas asocial et allergique au téléphone, un grossier sentimental qui se « plaint tout le temps mais le fait mieux », le rappeur creuse par touches ses thèmes de prédilection. Le temps qui passe est toujours là, l’amertume et les désillusions aussi, « trop décalé pour vos débats », il marche seul ou presque dans un monde moderne bruyant. Avec distance et humour, tich. « Pourquoi écrire un texte quand une phrase suffit? Deux couplets et un refrain sur un thème, ça plaît à beaucoup de gens mais c’est pas mon truc. Je préfère résumer un truc en deux phrases, » tranche le MC.

Old school, plus de 10 ans que j’y roule

Si l’averse a lieu ce 14 octobre 2016, c’est en 2004 que Convok fait sa première apparition discographique. Defi-J, Bigshot, CNN, Onde de Choc ou encore De Puta Madre ont forcé les premières portes et, avec son groupe Ultime Team, ils exploseront les suivantes.

La sortie de leur album « Umoja » coïncide en effet avec une première faible déflagration du rap belge, même si l’on est loin de la situation actuelle. La révélation pour Convok, surnom hérité de multiples convocations dans le bureau du proviseur de son école, s’était produite quelques années plus tôt, quand la mixtape « Les gens d’armes » commence à circuler. « Je suis tombé sur ce truc à l’école et ça a été une révolution dans ma tête. Que des gens fassent du rap en Belgique, j’imaginais pas ça du tout. En mode PUTAIN, ça existe des gens qui font du rap ici fieu, je croyais que c’était qu’en France ou en Amérique moi« , rit-il. « Et ce jour là j’ai fait putain ça tue, puis j’ai écouté, et je me suis dit putain ça pue. Alors moi aussi je peux en faire (rires) Non, je plaisante, y avait des bons morceaux, mais je me disais que c’était pas un niveau incroyable et que moi aussi je pouvais le faire. »

Convok le tagueur rappe seul dans son coin puis rencontre Nixon et Rellik, et en une après-midi ou presque le groupe est monté. Se grefferont ensuite Kobra, Ades, Sanka Man et DJ Phillies pour former l’Ultime Team. Avec Ekol-U, James Deano, Opak, La Tourbe, Mike D, Le Chant des Loups, Dope Skwad, Les Gars du H et bien d’autres, ils forment une nouvelle scène qui marque les esprits. La « middle school comme la PS2 » selon ses termes d’aujourd’hui. « Les gens en parlent encore, j’ai encore de bons échos. Il y a même des gens qui me disent qu’ils viennent de découvrir Ultime Team. »

Les prix baissent, Facebook arrive

Le retour est très bon, les salles sont encore clairsemées mais le public s’élargit un peu, « c’était frais, c’était jeune. C’est clairement nous qui n’étions pas prêts à faire ce qu’il fallait. Mais c’est aussi ce qui m’a poussé à continuer après. » Aujourd’hui, si certains de ses camarades de la team, qui implose pendant la conception du deuxième album, sont toujours dans la musique, il est le dernier à encore rapper.

Car la route est longue sur un marché encore naissant et peu soutenu. Si on devait résumer l’époque, seuls les rappeurs belges achetaient du rap belge. Les salles et les radios restaient fermées, et la méfiance des organismes couplée à l’inexpérience des rappeurs en matière d’administration empêchaient les subsides de tomber: « A l’époque t’avais rien, tu devais te débrouiller pour tout faire toi-même, c’était épuisant. C’était en partie notre faute mais c’est à torts partagés. » Les CD en auto-production se vendaient de main à main, dans des petits magasins ou lors de rares concerts. La promo se faisait par les stickers et les flyers.

« Après, pour le rap, ce qui a changé beaucoup de choses, c’est les prix qui se sont démocratisés pour tout. A l’époque, trouver un type qui faisait des instrus c’était AAAAHHH!!!! TU LE LÂCHAIS PLUS, tu le martyrisais, tu squattais chez lui. Y en avait pas beaucoup, le matos coûtait cher… Maintenant, tout le monde a chez lui un synthé, un PC et c’est bon, tu fais des instrus », raconte celui qui est par ailleurs, et avec autant de plaisir, beatmaker. Avec la démocratisation d’internet, quelques sites rassemblent ensuite les amateurs. DaRealNess et ses forums, LegalSounds et ses MP3… Puis l’omniprésent Facebook, qui permet de toucher tout le monde facilement, couplé au streaming, à Youtube, aux sites de mixtapes, à Soundcloud etc.  »

Les joies du net

En 2010, sort finalement « Les mots, l’art« . Un EP de cinq titres en guise de premier projet solo, après six ans. Le temps se fait déjà long, malgré ses multiples apparitions chez les camarades. Internet et ses MP3 simplifient la diffusion mais on se perd vite sur les internets.

« Quand j’ai commencé à rapper, je m’en foutais. T’aimes bien, t’aimes bien, t’aimes pas, t’aimes pas. Mais à un moment, j’ai commencé à me dire peut-être que si je fais ça, ils vont pas aimer… à trop lire les commentaires sous mes vidéos…  Il y a des trucs qui me touchaient vraiment. Que ce soit des gens qui me vouaient un amour inconditionnel, ou des gens qui voulaient presque me tuer. Des gens que t’as jamais vus et qui t’envoient des mails de menaces… Je me suis un peu égaré et à ce moment là, j’ai eu un nouveau déclic et je me suis dit mais qu’est-ce qui m’arrive. »

Car si la « nouvelle école » maîtrise les codes du web et les utilisent aujourd’hui parfaitement pour se passer des médias boudeurs d’une musique pourtant installée, les plus anciens ont appris sur le tas. De 2010 à aujourd’hui, les choses s’accélèrent et le public grandit. Les clips se professionnalisent (y compris en Belgique) et les réseaux sociaux permettent aux rappeurs de toucher directement leur public pour la diffusion et la promo, une petite révolution.

Rap belge par-ci par là

Un chemin plus aisé qui mène tout droit à « 2016, l’année du rap belge. » Quand l’agence française AFP titre sa dépêche, reprise partout, elle fait le tour du milieu. Un schéma classique, dans cette Belgique dont Convok est malgré tout très fier. « C’est le schéma le plus classique de ce pays. On te crache dessus jusqu’à ce que quelqu’un d’un autre pays te repère. Alors là, on va dire ah ouais ça tue mais IL VIENT DE CHEZ NOUS! Et il n’y a pas grand chose qui est fait pour changer ça. » Surtout quand la France s’en mêle: « C’est pas pour rien que les Francais s’intéressent à ce qui se passe ici. Ca se passe à retardement chez nous, ils comprennent parce que c’est la même langue et c’est un truc qu’ils n’ont plus chez eux. Ils se disent ces mecs vivent le truc trop cool qu’on a vécu y a 10 ans, il y a moyen d’en avoir encore un bout! »

Mais si le buzz est dégonflable, la tendance se manifeste dans la vraie vie. Il y a d’abord le travail de l’ombre en amont qui a porté ses fruits, le mouvement hip-hop s’est structuré. « Il a fallu le temps que les gens se disent qu’ils étaient peut-être meilleurs dans un autre domaine qu’au micro: devenir manager, faire des vidéos, monter une agence de booking etc. Puis qu’ils apprennent à faire ça de manière carrée. Maintenant, tout est en place, il y a tout. »

L’évolution se vit aussi dans les salles: « Au début les concerts de rap, t’avais que des rappeurs. Puis ça s’est ouvert, mais c’était souvent le même profil, des gars qui n’avaient pas spécialement peur. Puis t’as commencé à avoir plein de petites meufs… Et aujourd’hui, c’est rempli et ultra-cosmopolite. T’as des enfants, des mamans, des papas, des vieux, des jeunes… Les gens connaissent, chantent tes trucs… C’est plus du tout pareil. »

La suite est prête

Si la sortie de cet album est pour Convok la fin du début, c’est qu’il est le symbole d’une « renaissance ». Encadré par l’omniprésente structure de Back In The Dayz, une mixtape est déjà prête pour la suite, et ce qui la suivra est déjà en cours de préparation. Un projet de groupe de beatmakers est également en bonne voie.

« J’ai l’impression que c’est un peu une renaissance. Et si j’ai vraiment une attente, c’est au niveau des scènes. On m’a pris à moitié au sérieux. J’aimerais que cette année, on me prenne réellement au sérieux et avoir la chance de jouer dans des festivals comme Couleur Café, que j’ai jamais fait, et qu’on me donne des chouettes heures de passage. Qu’on arrête de faire les Belges dans toute leur splendeur qui réalisent le talent de ses artistes quand tout le monde l’aura vu avant. Faut arrêter de faire ca. Y a des gars qui rempliront vos grandes scènes et qui feront des shows carrés comme n’importe quel artiste qui vient d’ailleurs. »

Et il a l’air plutôt confiant dans l’avenir, vu son enthousiasme pour ceux qui arrivent (« Il y a plein de petits, tu les connais même pas encore, mais ils vont botter des fions! »), ceux qui s’installent (« Mazza, il a 18 ans, il bosse avec K-Mass. Il m’a sorti des textes carrés, sur toutes sortes de prods! ») et ceux qui ont déjà pris leurs marques (« Roméo Elvis, c’est pour moi un des gars sur qui il faut le plus compter. Tout ce qui lui arrive est mérité, il est tellement doué » – « Damso, il a une plume. Y a ce plus qui fait que ça tue. Il y a les moyens mais on a vu des gens avec des moyens sortir de la merde. »)

Avant de conclure: « Maintenant, c’est aussi à nous de prendre notre destin en mains. Ca ne tient qu’aux acteurs de ce rap belge. Quoi que ce soit, y a moyen de tout faire, mais ce que le rap va devenir maintenant, ça va dépendre des artistes. »

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 14 octobre 2016)

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