Entre ombre et lumière, Paris c’est plus si loin d’ici

En 2016, Damso rappait « Paris c’est loin d’ici », en duo avec Booba. Depuis, le Belge est disque d’or en France. Derrière les voix des deux rappeurs, une production signée De La Fuentes. Un autre Bruxellois de la nouvelle génération qui oeuvre dans l’ombre, mais aussi dans la lumière (tamisée), sous un autre nom: Krisy. Pour la Saint-Valentin, ce toujours très poli rappeur-producteur-charmeur à concepts a offert son « Paradis d’amour ». En story-telling, évidemment et autour de la femme, évidemment (« pas des femmes mais de la sienne »).

Krisy alias De La Fuentes a déjà récolté trois disques d’or pendant sa courte carrière. L’un pour la réalisation de « Batterie Faible » de Damso, les deux autres pour les singles du même rappeur, « Paris c’est loin » et « Amnésie ». Aujourd’hui, c’est sa prose à lui, moins rude, qui est sous la lumière via « Paradis d’amour ». Un nouvel EP guidé par la voix mutine de Cloé, après un « Menthe à l’eau » remarqué et un passage réussi par le hypeColors Berlin (voir vidéo en haut de l’article), pour celui qui tient à s’imposer d’abord en Belgique. Un pays pas encore très réactif: Damso a dû passer par la France pour percer et Nixon, un autre proche, par la… Hollande.

Le skate avant le sel sur ton steak

Côté lumière: Krisy alias Lord Krisy alias LeBoy Krisy’B alias « le jeune Julio » alias « le mouvement du sel sur ton steak« … Interprète plutôt que rappeur, romantique plus qu’egotrip, moins salace que séducteur, un Julio Iglesias aux relents Solaariens qui serait la star d’un film des années ’90 classé tout public. Car Krisy est un jeune homme poli que sa mère écoute (et inversément), et quand il évoque, souvent, les femmes, c’est plus pour l’odeur qu’elles laissent sur l’oreiller que la taille de leur fessier. Et si les années ’90 de son enfance l’influencent, c’est surtout par « l’image ». Comprenez: le cinéma populaire, comme « Jumanji ou Edward aux mains d’argent… des films qui faisaient voyager. »

Ses débuts au micro datent de 2010. Une histoire classique à 20 ans mais pas forcément attendue. « Dr. Dre, Busta Rhymes, Puff Daddy…je me suis dit whaaa la scène américaine, il y a quelque chose d’intéressant. D’abord les mélodies, puis les flows. Le rap français, c’est venu après. Surtout Disiz, pour son story-telling sur Jeu de société. Je le connaissais par cœur, du premier au dernier morceau en passant par les interludes…. ça m’a marqué parce que je pouvais tout imaginer, je me faisais les clips dans la tête. Puis Booba par après, parce qu’il a une écriture très imagée. Mais c’était un peu trop hardcore pour moi, pour la vie que je menais en tout cas. Moi, j’étais dans le skate et le rock. »

Avant de découvrir le rap américain grâce à un oncle DJ, son adolescence dans une école d’art néerlandophone (notamment) tourne en effet autour du skate et d’un rock ensoleillé. Limp Bizkit, beaucoup, mais aussi Sum 41, les Red Hot ou Blink 182. De cette époque, il a gardé les Vans Old Skool, une culture musicale non homologuée par les gardiens du temple, et une coolitude en trompe-l’oeil.

https://www.facebook.com/plugins/video.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2FLordKrisy%2Fvideos%2F1253720218040602%2F&show_text=0&width=510

Le chill hyperactif

Parce que si il dort, c’est parce qu’il le faut bien: « même quand je dors, j’ai l’impression de perdre du temps », résume le plus chill des hyperactifs. Sous le flegme et les fines dreads blondes, se bousculent des concepts, surtout, et des idées qui bougent. Lorsque nous le rencontrons il y a trois semaines, « Paradis d’amour » compte cinq morceaux. Finalement, on y trouve le double. « Tout se décide sur le moment même. Je l’ai annoncé fin décembre et je n’avais que deux sons mais je sentais que je pouvais sortir un EP le 14 février » nous explique-t-il. « Tout est dans la tête: le travail, le travail, le travail. »

Quand il évoque ce fameux travail, deux mots se détachent: images et concepts. En vrac: des rêves de comédie musicale et de scènes « avec interludes, décors qui changent, comédiens… », des idées d’album sans paroles autour de samples de vieille variété française, un récurrent « Mardi je t’aime », un EP « Menthe à l’eau » qui raconte une histoire rétro-comico-romantique dont la suite reste à découvrir et qui va bientôt être adapté en court-métrage musical, et enfin, en bonne voie, le gros projet « Euphoria » (« peut-être mon premier album commercialisé ») accompagné d’une BD.

Ca, c’est uniquement pour la partie MC, qui passe après le reste, la nuit, « vers 4-5h du matin. La journée, je préfère m’occcuper d’autres personnes ou faire des prods et des mix. C’est pour ça que moi-même, je ne m’appelle pas rappeur, juste interprète, » avant d’expliciter sa méthode inattendue: « Je n’écris pas les textes, je vais dans la cabine, je marmonne quelques trucs, puis j’enregistre ce qui vient et ensuite je réécris le tout sur mon téléphone pour m’en souvenir. Parfois, on m’envoie une citation ou une punchline sur Facebook et je dis ah bien trouvé! et on me dit mais c’est de toi! » s’amuse-t-il.

https://open.spotify.com/album/2PJhBlx84U7KxU0lihhak2

Débrouillard De La Fuentes

Côté ombre: De La Fuentes alias l’homme aux trois disques d’or alias l’ingénieur du son autodidacte (merci Youtube) alias l’homme derrière « Paris c’est loin » mais jamais très loin de Damso… Une rencontre hors micros scelle leur amitié en 2008 et huit ans plus tard, c’est l’ascension en commun. Un premier album entièrement réalisé par Krisy/De La Fuentes (comme le deuxième opus en approche), et enregistré dans son petit studio bruxellois, concrétise en un an le statut de Damso, nouvelle figure de proue du rap belge.

Après l’album, il y a eu le single d’or « Paris c’est loin », sur lequel les voix de Booba et Damso se répondent sur son beat, un peu par hasard: « Il y avait une session prévue avec Damso et j’étais en train de faire une prod’. Dès qu’il est arrivé, je l’ai coupée mais il m’a demandé de la remettre et il a commencé à écrire. Il s’est lancé et a publié une minute sur son Instagram, sans mix, vraiment brut. Juste pour faire patienter un peu son public. Booba a envoyé un message pour lui dire que le son était cool. Quelques jours plus tard, Damso m’a dit: j’ai une bonne nouvelle, Booba va poser sur ta prod’. »

Avant l’album, le déclic s’appelait « Débrouillard », qui tapera déjà dans l’oreille de Booba après un gros travail de studio. « C’était le deuxième son qu’on avait fait pour le projet de Damso et il manquait quelque chose… des ambiances, les voix que j’ai posées ensuite derrière la lead, faire des cuts, remettre plus tôt une autre partie de la prod’, booster un peu le refrain, réenregistrer certaines phrases… Sur Débrouillard, on a réalisé un gros travail alors qu’il avait posé le texte en à peine 40 minutes. »

Où il est question de PNL et Christophe Maé

Rappeur en faux dilettante, le vrai boulot se passe donc au studio, autour de sa structure Lejeune Music (clin d’oeil au compositeur  Claude Lejeune et à la volonté de mettre en avant la jeune génération belge) qui regroupe cinq autres producteurs en plus de De La Fuentes. Y sont passés: Damso évidemment (avec qui il a fondé la structure TheVie), Disiz, Deen Burbigo, Roméo Elvis, Hamza, Vald, Shay, Nixon, Les Alchimistes ou encore Jean Jass et Caballero.

« Etre rappeur, ca m’apporte vraiment un plus parce que je peux aider l’artiste quand il est en difficulté, par exemple quand il n’arrive pas à poser une partie ou quand il n’a pas d’idée pour la mélodie du refrain. Un ingé son peut amener tellement de choses à un artiste… Par exemple, pour moi, si les gens aiment vraiment bien PNL, au-delà des paroles qui sont intéressantes, c’est surtout grâce aux effets, à la manière dont la voix est posée sur la prod etc. Si un ingé n’a pas envie de faire le travail, même si le morceau est bon, les gens vont passer à côté. »

Et pas que pour le rap: « Je pourrais travailler avec Christophe Maé et être le lendemain au studio avec Damso, avant d’aller voir Alizée. C’est ça que je vise: essayer de toucher à tout et voir si je peux combiner mes connaissances avec les leurs pour créer du neuf. Je suis toujours curieux de voir ce que peut faire un artiste en studio. »

Maman a toujours raison

Une double casquette / un double nom qui pourrait sembler schizophrénique (mais « pour l’instant, ça fonctionne bien, les gens s’y retrouvent »), tout comme le grand écart entre le langage fleuri de Damso et le butinage de Krisy.

« C’est juste une question de personnes. Quand on discute, Damso est comme moi, je suis comme lui. On s’entend bien, on se connaît depuis longtemps. En fait, quand c’est bien écrit, même quand c’est hardcore, j’aime bien. Si c’est hardcore juste pour l’être, pour se donner un genre, ça me dérange. Tandis que Damso, quand tu le connais, si il est hardcore, c’est qu’il s’est passé quelque chose, ou qu’il a passé une mauvaise nuit. Parfois il arrive au studio, il me dit j’ai écrit un texte hier, j’étais pas bien et quand j’écoute le morceau, je me dis ah ouais! hier il a vraiment beaucoup réfléchi! »

D’autant que si ça arrive aux oreilles de maman, mieux vaut surveiller son langage: « Les disques d’or, c’est surtout les parents qui en sont fiers. (…) Ma mère écoute tout. Elle est vraiment impliquée dans ce que je fais. Elle aime bien parce que c’est représentatif de la personne que je suis. Le Krisy que tu vas entendre c’est le même que celui que tu vas croiser. Et elle est contente parce qu’elle voit que le délire que je m’étais créé commence à porter ses fruits. Mon but, c’était de lui faire comprendre: maman, j’ai une idée mais laisse-moi un peu de temps et tu verras bien. Elle a même l’album de Damso dans la voiture, elle sait que dans le rap y a des personnages qui disent les choses de façon crue. Mais elle apprécie Exutoire, Amnésie, Autotune… Elle trouve qu’il écrit vraiment très bien. »

Bruxelles c’est loin

Une bonne année 2016 et le plein de projets pour 2017 mais pourtant, au détour d’une phrase, Krisy/De La Fuentes, même pas encore 27 ans, l’affirme: « J’étais content que Booba pose sur un de mes sons mais je pense que je réaliserai quand j’arrêterai la musique. Je ne vais pas faire long feu. Quand tu as fait le tour, il ne faut pas forcer, il faut aller découvrir d’autres trucs. » Surprise? Pas vraiment quand on entend la suite: « Le cinéma m’intéresse beaucoup. J’ai écrit une série par exemple, peut-être que dans 5 ou 6 ans je pourrai la réaliser… J’aime trop le nouveau, j’ai trop de choses à faire pour m’éterniser dans la musique. »

On laissera le dernier mot à Cloé qui lâche l’air de rien dans « Paradis d’amour » un joli « Bruxelles? C’est loin ». Comme quoi, tout dépend du point de vue duquel on se place.

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 15 février 2017)

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