Jonwayne. Sans H, sans espace, et sans alcool

L’existentialiste Jonwayne est de retour ce vendredi avec « Rap Album Two », largement guidé par une dépression alcoolisée dont il a réchappé. Ne fuyez pas. A 26 ans, ce Californien atypique n’est pas un novice et est méritoirement plébiscité, même s’il reste relativement en dehors des radars mainstream. Et parce que rien n’est simple avec lui, s’il vous prend l’envie de le conseiller, ce sera chaque fois la même mélodie: Jonwayne. Comme l’acteur? Oui, mais sans H. Et sans espace.

Après une pause relative ponctuée par un EP et quatres titres apéritifs, Jonwayne revient sur le devant de la scène ce vendredi avec « Rap Album Two », cette fois garanti sans muse alcoolisée. Depuis le précédent « Rap Album One« , unanimement salué, un peu plus de deux années compliquées marquées par une sévère dépression et un alcoolisme rampant, qu’il résumait en janvier dernier dans une lettre.

Il y raconte la nuit du 25 mai 2014: « Je me suis levé au milieu de la nuit, ivre, la gorge en feu, le souffle coupé. Dans le noir, j’ai tant bien que mal atteint l’évier de ma chambre d’hôtel. J’ai bu directement au robinet mais la brûlure subsistait. J’ai allumé les lumières. Mon lit était couvert de vomi. Je me suis assis sur la chaise la plus proche, dans le silence, et puis j’ai pleuré. »

« En surpoids dangereux, ivre chaque nuit, rongé par l’anxiété (…) mon cerveau était un escalier en colimaçon descendant vers des pensées morbides. Je me suis retiré de la communauté et je me suis exilé. Tout ce que j’ai passé à construire pendant ma vie d’adulte semblait s’effondrer sur moi », poursuit-il.

Préserver l’émotion

La même lettre finit sur l’annonce de « Rap Album Two », la musique, « ironie presque tragique de la situation » étant son seul salut. Et celle-ci sera l’unique biais par lequel il évoquera ses pensées très sombres et luttes personnelles d’alors, jamais en interview. Un livre est en préparation pour évoquer en détails ces dernières années mais aussi son parcours personnel. « Pas que je pense que ce soit suffisamment intéressant pour en faire un livre mais surtout pour ne plus avoir à en parler à nouveau », précise-t-il au Guardian.

En attendant, il préfère parler musique. Au magazine Fact, il explique qu’il n’avait pas l’intention de réaliser un nouvel album. C’est suite à la sortie de l’EP « Jonwayne is Retired » via son propre label que la musique lui a « forcé la main ». A l’origine, le souhait de réaliser un deuxième EP mais les chansons enregistrées ont une cohérence qui le poussent à se dire: « Ok, il est temps de faire un album ». Finalement, aucune des chansons ne figureront dans l’album, tout comme les quatre singles sortis il y a quelques mois. Une relation par ailleurs compliquée aux singles et aux nouveaux standards marketing de l’industrie, « comme si les fans se faisaient arnaquer », qu’il exorcise dans l’interlude « The Single ».

A contre-courant des nouvelles manières de faire, Jonwayne tient aussi à enregistrer ses couplets en une seule prise, recommençant depuis le début en cas d’erreur, pour « garder l’émotion intacte. Tu perds quelque chose sinon, ce n’est pas naturel. Si tu gardes ça naturel, les gens peuvent te suivre dans le voyage, » explique-t-il à Fact. Ce qui a pu mener à des sessions de plusieurs heures derrière le micro, façonnant dans sa voix une confiance ou une vulnérabilité contagieuse pour l’auditeur.

« Rap Album two » est d’ailleurs un voyage cohérent dans son ensemble, consciemment construit pour être écouté du début à la fin. Depuis l’égotique « TED Talk » à l’introspectif « These Words Are Everything ». Un glissement progressif vers ses démons intérieurs: « chaque chanson est le résultat de la précédente. »

Expérience universelle

Les êtres chers abandonnés durant cet exil dépressif traversent l’album. Sa mère et son neveu notamment, qu’il croyait devoir laisser sur le bord de la route pour affronter ses démons. Comme dans « Out of Sight »: « And on the way I know I gave away some friends/ And every day I wish that we can speak again/ but every time I want to make it right, I freeze up/ in the visions of the shadows of my demons/ who went out of sight. »

Si il a voulu exprimer ce qu’il a vécu, c’est que les histoires personnelles sont les plus universelles. « Les deux choses les plus importantes sur le disque sont les sentiments d’apathie et de solitude. Et, dans le même temps, l’angoisse ou la frustration que nous ressentons vis-à-vis du reste du monde parce que nous avons le sentiment d’être incompris. Je voulais montrer l’importance de l’amitié et comment, quand nous traversons ce genre de choses, nous allions chercher la solution à l’intérieur de nous-mêmes au lieu de chercher la compassion chez les autres. Parce que nous pensons que tout va bien pour eux, alors qu’en réalité, nous ressentons tous la même chose. »

C’est peut-être moi qui suis bousillé

Quand sort en 2014 « Rap Album One », sur le label quasi-mythique Stones Throw qui le repère quelques années plus tôt mais qu’il a aujourd’hui quitté, Jonwayne marque vite les esprits. Et pas seulement pour sa dégaine: blanc tendance geek en surpoids, cheveux longs, grosse barbe, lunettes de vue très normales et sandales aux pieds nus (« même dans la neige, parce que mes pieds sont trop larges »).

Ce qui marque surtout, c’est sa voix profonde qui déclame avec une présence massive mais virevoltante des textes d’une qualité poétique peu égalée sur des productions artisanales et pointues. S’il a commencé à rapper professionnellement sur sa première mixtape déjà remarquée en 2011, après un album instrumental, c’est d’ailleurs aussi parce qu’il ne trouvait pas de MC capable de poser sur ses instrus, faites de samples tordus, de silences pleins et de bruitages inventifs. Ce qui peut paraître ennuyeux comme un double album de « rap indé intelligent » pour backpackers nostalgiques, sauf que tout ça est aussi très funky.

« Je suis un fan de poésie, » expliquait-il à Noisey en 2014. « Je pense que la plupart des gens ne comprennent plus la profondeur ou la qualité des écrits (…). Ce qui est bizarre pour moi parce que les gens aiment tellement le rap… mais ils ne font pas la connexion avec la poésie. Une grosse partie du rap me fait penser à 1984, pour la politique de réduction du vocabulaire. Je veux dire: mec, utilise les mots que t’as à disposition. Mais c’est aussi générationnel. Notre génération utilise la musique comme une soupape de décompression. Tout ce que les jeunes veulent après une journée de dingue, sollicités par une tonne d’infos de merde, c’est écouter une putain de chanson de Chief Keef, parce que tu ne veux pas repenser à toute cette merde. Il y a deux pistes pour expliquer que les rappeurs suivent cette direction. L’une c’est le manque de créativité, avec laquelle je suis plutôt d’accord. L’autre, c’est que la vie n’est pas si compliquée que ça. La musique parle surtout de sexe. Moi, ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas matérialiste, regarde ce que je porte, » avant de conclure: « Je ne sais pas, peut-être que c’est moi qui suis bousillé. »

Jonwayne comme John Wayne?

Avant la production, c’est déjà par la poésie que Jonwayne avait abordé son art. Pour impressionner une fille. Ce qui l’amènera au hip-hop et rapidement sur scène où il impose son allure hors codes (« I’m not the favorite for this party but fuck it yo… »). En dehors des cercles du rap, il évoque encore cette image dans « LIVE from the Fuck You« , accosté par un inconnu:

Fan: Look, I don’t know who you are, bro, but I’m with this girl, she says she knows who you are, I think she’s a big fan. But, um, she says you rap and I’m not really seeing it dog

Jonwayne: Um, yeah, no I don’t really look like a rapper but yeah I do
Fan: So you rap?

Jonwayne: I do rap. Yeah, I make rap music, yeah

Fan: Really?

Jonwayne: Yeah

Fan: Really?

Jonwayne: Yeah. It’s not that great but it’s-it’s cool. I’m glad she likes it

Fan: Alright man. I mean, I’m not really seeing it but uh

Jonwayne: It’s ok. I mean, you know, you can YouTube it later if you want, you know

Pour conclure avec l’énigme du patronyme, voilà l’explication officielle: né Jonathan Wayne (avec espace mais appelé Jon), il est un descendant du fameux général Anthony Wayne, alias « Mad Anthony ». L’acteur John Wayne, né Marion Robert Morrison, avait lui hérité de ce pseudonyme sous l’impulsion de la Fox Company, qui a toutefois préféré John à Anthony, qui sonnait « trop italien ».

Vincent Schmitz (article publié sur 7sur7.be le 17 février 2017)

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