La fabrique de l’underground

Plus de 10 ans d’activisme dans l’ombre, 30 millions de vues sur Youtube, des centaines de vidéos, une mise en lumière de tout ce que la Belgique compte comme rappeurs ou presque et des connexions françaises de haute tenue: Give Me Five est l’antichambre omniprésente du rap belge, qui lance ce dimanche une nouvelle rubrique: « Contrôle Technique ». Avant les têtes d’affiche qui s’apprêtent à déferler en 2017, gros plan sur cette fabrique de l’underground, élément capital au centre des ramifications souterraines du mouvement hip-hop national.

 

« Give Me 5, qu’est-ce que c’est? On ne sait pas. Ce n’est pas un label, ce n’est pas une boîte de prod’, ce n’est pas vraiment une chaîne… c’est un média. Une sorte de média… » DeparOne, grand gaillard souriant au phrasé mi-street mi-bruxellois, a lui aussi du mal à définir son bébé devenu grand. Ce qui est sûr, c’est qu’un passage par Give Me 5 est le seul point commun à trouver entre des centaines de rappeurs. C’est une vitrine qui fabrique une légitimité et des premiers succès d’estime. Où les MC’s qui ont travaillé dans l’ombre s’offrent souvent un premier rayon de lumière par le biais de « freestyles » de plus en plus élaborés et de collaborations diverses. « Les artistes sont satisfaits parce qu’ils ont un vrai talent mais ils font 2.000 vues sur un mois avec leur vidéo. Ils sont dans leur petite grotte et en passant sur ma chaîne ils pètent des scores qu’ils n’ont jamais fait. Et moi, ça me fait plaisir de donner cette visibilité. »

Ce qui est sûr aussi, c’est que c’est un logo omniprésent, une chaîne Youtube qui compte neuf ans d’existence (soit une éternité en années internet), près de 60.000 abonnés et plus de 30 millions de vues, des centaines de rappeurs dont des dizaines devenus des valeurs sûres (Nekfeu, Scylla, Roméo Elvis, Orelsan, Caballero, Lacraps, Jean Jass, Krisy, Demi-Portion, Deen Burbigo, Gandhi, La Smala, L’Or du Commun, James Deano, Vald, Convok, B-Lel, Kacem Wapalek, Swift Guad…) et plus de 450 vidéos dont environ 150 « poignées de punchlines », le concept-phare de Give me 5.

« Il s’est passé un truc »

Le concept est simple, comme toutes les bonnes idées: les internautes proposent des mots, et l’artiste devra les placer dans son texte. « Quand j’ai commencé les poignées (en avril 2013, ndlr), le nombre d’abonnés a explosé, » nous explique DeparOne. « A partir de là, Give me 5 s’est internationalisé. J’ai eu des artistes du rap français indépendant avec une grosse visibilité, comme Demi-Portion ou Davodka. Certains ont râlé… mais ça n’a fait que ramener de la lumière sur le rap belge. Maintenant, j’ai des candidatures du Québec ou de Suisse, c’est cool, c’est un chouette échange. Quand je vois des artistes en concert dans leur ville qui lâche leur poignée de punchlines, avec le public qui réagit, je me dis: il s’est passé un truc. Parce que toi, tu fais tes affaires dans ton coin mais tu ne te rends pas compte. »

Sans compter les MC’s qui placent leur « poignée de punchlines » sur leurs projets personnels, lui donnant alors une dimension plus grande.

Inspecteur Depar, qu’est ce que t’écoutes comme merde?

Un Nekfeu tout jeune est par exemple passé plusieurs fois par Give Me 5. Un freestyle en 2012 (avec Alpha Wann, La Smala, James Deano, Jean Jass et Caballero) reste la vidéo la plus vue à ce jour, avec plus d’1.600.000 vues. « A l’époque Nekfeu l’avait partagée et ça avait explosé. Quand il a fait Forest, il a même fait une dédicace à Give me 5. Tout le monde a crié et je n’étais même pas là ! J’ai dû attendre un Français pour faire lever les bras pour Give me 5… Quant à La Smala ça a vraiment été un tournant pour le rap belge. Ils sont là depuis perpèt’ et avant leur explosion en 2014 – grâce aussi au boulot de Back In The Dayz – ils étaient boycottés de chez boycottés… »

Un rap belge plus structuré et observé qui entraîne aussi une certaine course à la pépite. « Avant, j’étais quasi seul, en tout cas au niveau de la vidéo. Maintenant, c’est beaucoup plus dur d’avoir une ‘exclu’. Moi je surfe, je fouine… tout ce qui passe, je clique: inspecteur Depar! Ce serait dommage de passer à côté d’une perle. Internet a tout rendu plus accessible, et forcément, il y a à boire et à manger. Mais c’est là que j’interviens. Parfois ma femme me dit mais qu’est-ce que t’écoutes comme merde?! Et je lui dis attends y a peut-être un truc, ça va peut-être démarrer maintenant! Et en fait, non, » s’amuse-t-il. « Ca prend un peu de temps mais ça me fait kiffer. C’est plus facile de nos jours: je prends mon téléphone, je me pose quelques minutes, je regarde sur les réseaux, j’espionne. Je reçois aussi énormément de candidatures. J’écoute tout attentivement et j’essaie de trancher. Après, on fait des erreurs aussi. Je peux apprécier un truc qu’on m’envoie et puis sur la poignée, le gars se plante. »

Cocktail explosif

Certains ne se sont pas plantés. La plate-forme Give Me 5 offrant une belle visibilité, le cocktail peut porter ses fruits. Des rappeurs comme Demi-Portion, Lacraps, La Smala, Roméo Elvis, Scylla, Convok ou Davodka se retrouvent plusieurs fois dans les vidéos les plus populaires, chacun profitant du succès de l’autre. « Lacraps m’avait contacté, je ne le connaissais pas du tout. J’ai demandé l’avis de B-Lel qui m’a dit ça vaut le coup, c’est un tueur. Sa poignée a fait plus d’1.500.000 vues, il n’en avait jamais fait autant. Depuis, il fait des gros scores sur Youtube et des grosses tournées. Et c’est cette vidéo-là qui a élargi son public. Demi-Portion, c’est du long terme, le courant est passé directement. Je l’avais invité avec Vald aux cinq ans de Give me 5. (…) Quand tu vois aussi que ces gens-là placent leur poignée sur leurs projets, ça fait vraiment plaisir. »

Evidemment, les planètes ne s’alignent pas toujours et Depar est lucide et modeste sur sa contribution au succès d’un artiste. « Le gars doit faire son chemin commercialement après. Et puis, il garde parfois un peu l’étiquette Give Me 5… »

 

Sang neuf

Une étiquette boom bap de « puriste » pas forcément revendiquée, pendant qu’une nouvelle école belge s’impose en dehors des radars habituels. « On me dit que c’était mieux avant mais je ne crois pas. La qualité de maintenant et chez les petits jeunes qui arrivent, c’est violent, » s’enthousiasme encore Depar.  « Damso, j’ai rien compris. J’ai le nez dedans H24, et pourtant, j’en avais jamais entendu parler avant le boom, avant que Booba me le mette sur un plateau et dans ma tartine. Pourtant, Krisy avait fait une poignée de punchlines donc ça gravitait autour de lui… Truc de fou. (…) Hamza, lui, il a fait son truc, original, les States qui s’exportent en Belgique, en temps réel, il a osé. Après, ce n’est pas ce que je véhicule sur ma chaîne parce qu’en plus, je ne lui rendrais pas service. »

Car la jeunesse est souvent plus ouverte que les anciens. Et les rappeurs plus aventureux que des auditeurs accrochés à la rue en boom bap, Convok nous en avait parlé, et Senamo pourrait aussi en témoigner. « On a un public très boom bap, très rap classique. J’ai fait des expériences mais directement c’était des dislikes, des clash, non remettez-nous du untel, du machin. STR était venu avec un truc de déjanté et finalement les gens ont kiffé, ils ont admis que c’était bon. C’est encore différent, ça part vraiment dans un délire mais voilà, il faut être ouvert. C’est pour ça que j’ai décidé de lancer le « 109 », pour les autres délires. Les rappeurs ont besoin de ça aussi, de se défouler, faire des trucs nouveaux. Pourquoi se limiter? »

La Belgique caméra au poing

Acteur et observateur aguerri du mouvement depuis 20 ans, DeparOne n’est pas le dernier arrivé dans le rap jeu belge. Il a connu l’indifférence générale, le travail passionné sans retours concrets et ses frustrations inhérentes. Les débuts du célèbre logo se font en 2005, sur la compilation « La Face C » (« l’idée c’était de donner la fessée au rap belge ») puis « Dès le dépar Vol. 1 » en 2007 (qui sera suivi par un second volume… sept ans plus tard) et sur des CD mixtapes: 5 euros pour 5 titres, où l’on croisait Stromae, Scylla, James Deano, 13Hor… « J’avais fait toutes mes connexions via le graffiti, avec les rappeurs de l’époque, dont Convok déjà. Ultime Team avait sorti selon moi le meilleur album de rap belge. Umoja aurait dû être un gros tournant dans le rap belge et, malheureusement, ça n’a pas été le cas. On était mal entourés et les grands frères auraient pu jouer un plus grand rôle. C’est jamais facile évidemment et certains ont compris par la suite. Rival, par exemple, m’a rapidement soutenu. »

Si la chose est maintenant rôdée, par un échange de bons procédés (une fois les mots sélectionnés, les MCs enregistrent le morceau, tournent la vidéo et la renvoient à Give Me 5 qui la publie et lui offre en retour une grande visibilité), les débuts se passent donc sur le terrain. Des kilomètres belges avalés caméra au poing pour filmer des freestyles ou des clips. « Ca s’appelait d’abord Un beat vs 5 MC’s, cinq rappeurs dans des lieux différents. Les gens ont vite accroché et puis j’ai eu l’idée d’approcher les rappeurs français qui venaient en concert, grâce notamment à Hoomam, qui en organisait beaucoup au Magasin 4. La première capsule France-Belgique c’était en 2009, avec Tunisiano, Aketo, Stan et Convok. Ce sont les premières vidéos qui ont fait 100.000 vues. Ca a apporté une visibilité qui a fait que la France s’est intéressé un peu plus au rap belge. »

Old school, New school, All schools

Huit ans plus tard, il y a encore des projets pour 2017: des concepts évidemment (le 109, des Poignées de samples, Contrôle Technique, une histoire un peu compliquée de textile – texte et style- aussi) mais « gentiment. 2018, ce sera les 10 ans, on fera un gros événement. » La rançon du succès, même quand c’est du bénévolat, ce sont des moments plus difficiles, du harcèlement pour être publié, des fausses collaborations qui portent préjudice, des jalousies, « tu vends deux t-shirts et tu deviens milliardaire, pour certains. Ils oublient que tu te casses le dos tous les jours pendant huit heures dans ton tram. » A la ville, Depar est en effet chauffeur de tram dans un Bruxelles « qui l’a toujours  inspiré. Je suis très street, urbain à mort. Je fais attention à la route hein, mais dans mon tram, je me balade, je vois tout BX, un bijou. »

Malgré une longévité déjà rare, Depar le marathonien n’a pas encore la ligne d’arrivée en vue. « Je veux continuer jusqu’à ce que je m’essouffle. En plus, l’avantage des poignées, c’est que je ne dois pas trop bosser sur le terrain, même si ça reste beaucoup de logistique. Ca fait quatre ans que je publie une vidéo par semaine, parfois deux. Je vais avoir 37 ans, j’ai du mal à l’admettre mais je suis presque old school. Du coup, avec l’expérience que j’ai, je me dois d’aller côtoyer les petits. Pour certains, c’est même un rêve de faire une poignée. Pour l’instant, moi je mise sur Bruksel’R, un petit groupe de jeunes. Ils sont polyvalents, ils rappent sur tout, ils organisent des open mic’ à l’arrache, à l’ancienne. Ces jeunes sont fous. C’est la relève. »

Vincent Schmitz

(publié sur 7sur7.be le 25 février 2017)

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