God was a DJ

Dans la bible du rap, si le MC propage la Bonne Nouvelle, le DJ est le buisson ardent qui réveilla sa conscience. C’est lui qui instaura les bases sonores sur lesquelles les mots ont pu se greffer. Mais très vite, le MC n’a plus eu besoin de souffler sur les braises de la Technics. Ce n’est pas le fils qui a été crucifié mais son père, qui, depuis, s’active loin des projecteurs. Avant une année 2017 chargée pour le rap belge et après De La Fuentes le beatmaker et DeparOne le manitou de l’underground, dernière étape de notre triptyque sur les hommes de l’ombre du rap belge. Via le parcours du pionnier Sonar, retour sur les débuts du hip-hop version DJ.

DJ des Malfrats Linguistiques (devenus ensuite Starflam) et de nombreux artistes belges, moitié de BNS, tournées mondiales avec les Orishas, activiste de l’ombre depuis plus de 25 ans, Sonar a toujours le hip-hop dans le coeur, mais il l’a aussi un peu mauvaise quand il évoque l’oubli de sa culture. Pas question de trouver que « le rap c’était mieux avant » mais de préserver sa différence et son histoire. Et de jeunes insolents ont beau en faire fi, on ne peut pas lui donner tort.

Hang the DJ?

Le hip-hop belge s’apprête à confirmer son dynamisme, après une année 2016 bien remplie, avec des projets pour Damso, Hamza, Roméo Elvis, Scylla, Isha,B-Lel, ou encore Senamo… Mais un membre se fait discret: le DJ. Pas le producteur, le beatmaker, le turntablist ou les nombreux DJ de talent qui font danser le pays dans les clubs et les bars, mais l’homme planté derrière ses deux platines pour dialoguer avec les MCs. Il est là pourtant, et dans le rap belge aussi, mais toujours plus dans l’ombre, comme partout ailleurs. Quoique:DJ Eskondo, mis en lumière par Caballero et JeanJass, est le premier contre-exemple.

Il y a aussi, liste non exhaustive, KO-Neckst, Proceed, Grazzhoppa, Smimooz,Odilon, Fabot, Aral, Turtle Master, Junior Goodfellaz… les DJ hip-hop sont actifs en Belgique. « Des vrais DJ rap » pas assez considérés par la nouvelle génération, selon Sonar, qui regrette aussi les conséquences de la dématérialisation de la musique sur le DJing: « Depuis des années, la culture DJ a été mise sur le côté par beaucoup de jeunes. Maintenant avec la gratuité et les plate-formes sur le net, tout le monde se dit DJ, on croit que c’est facile. Mais c’est aussi une école: quand tu breakes, tu dois t’entraîner, suer. Quand tu rappes, tu dois écrire et t’exercer. Le DJ c’est pareil… Maintenant, c’est despush buttons. Moi, je joue peut-être sur les mots, mais je suis Disc Jockey: je pose mon aiguille et je mixe des disques. »

Un constat tranché que nuance Aral, un autre DJ (et rappeur), figure verviétoise du mouvement depuis 20 ans. Si la tendance est réelle, il préfère de son côté relever un récent renouveau: « C’est vrai qu’il y a beaucoup de push buttonsmais il y en a toujours eu. C’est vrai aussi qu’il y a eu un gros creux dans les années 2.000, où tu pouvais te retrouver à faire le DJ pour dix groupes de suite en une soirée. Mais depuis 2 ou 3 ans on peut voir un retour, il y a de nouveau des DJ attitrés pour des groupes, avec une scénographie pensée par rapport à ça. On voit des vraies propositions scéniques autour du DJ. D’ailleurs, quand tu y penses, même Jam Master Jay dans Run-D.M.C., il était essentiel mais sur scène, il restait à l’arrière. »

Fidèle à l’histoire

Il n’empêche, Sonar regrette le manque d’intérêt pour l’histoire du hip-hop et sa culture: « Les petits de 18, 19 ans ne savent plus ce que c’est, la culture hip-hop. Et ils ne la revendiquent même plus, ils veulent seulement s’enjailler. Tu leur demandes ce que c’est le hip-hop et ils te répondent R&B… Mais eux aussi ils vont devenir vieux. Et ils vont se rendre compte de ce qu’ils ont oublié… tous ces gens qui ont apporté quelque chose… »

Parmi tous ces gens qui ont « apporté quelque chose » au rap belge, deux disques font figure de pierres fondatrices. La compilation « Stop The Violence » signée BRC en 1990 et trois ans plus tard « Fidèles au vinyl« , projet liégeois sauce bruxelloise né dans la Cité Ardente. Sonar était de l’aventure, il y a 24 ans déjà. Et à 44 ans, il reste l’auto-proclamé « DJ le plus ghetto de Belgique. » On ne dira pas l’inverse: casque sur les oreilles et sweat à capuche, il est plus proche du hip-hop belge qui regarde ses Air Max que de celui qui scrute ses vues sur Youtube. Et aux nouvelles têtes d’affiche belges, il préfère les plumes de L’Hexaler et d’Abou Mehdi.

« La compilation Fidèles au Vinyl, c’était une idée de la Maison de jeunes de Thier, un quartier au-dessus de Liège, qui nous a proposé d’enregistrer un disque. On avait tous écouté BRC et ça nous avait marqués. A ce moment-là, j’étais le DJ du H Posse, puis des Malfrats Linguistiques avec Mig One, et je suis parti quand c’est devenu Starflam, pour des raisons personnelles. Seg (la voix principale de Ce Plat Pays, ndlr) est Bruxellois, ce qui nous amené des connexions là-bas, comme Sly Dee et Akro. On a appelé le disque comme ça parce qu’on voyait déjà l’arrivée du CD et que le vinyl commencait à disparaître, autrement dit, que le commercial allait remplacer le projet culturel », se souvient Sonar. « A la base le hip-hop, c’est un projet culturel pas commercial, on n’est pas aux Etats-Unis, » martèle ce Hutois de naissance, émigré à Liège. « Fidèles au vinyl » leur permettra quand même de voyager: l’Allemagne, où ils vendent étonnamment beaucoup d’exemplaires, et le Canada notamment.

La fin du duo

A cette époque là, outre-Atlantique, le DJ est déjà passé du statut de star du show à celui d’acolyte, même s’il reste encore présent sur les pochettes. Le MC prend déjà la plus grande part de lumière, quand il n’est pas seul sous les projecteurs et au bas des premiers contrats signés. Une deuxième génération est installée et des noms se distinguent comme Prince Paul, Jam Master Jay, Jazzy Jeff, Terminator X… suivis par Pete Rock, DJ Premier, Mr Cee, Mix Master Mike… On entend encore beaucoup de scratches, les platines sont l’instrument favori du genre et le DJ préserve sa petite place, même si les duos MC/DJ sont déjà sur leur fin, comme les légendaires Eric B. & Rakim.

Mais la Belgique et l’Europe n’en sont pas encore là, Internet n’a pas encore effacé les frontières. Sonar adapte le concept avec son ami d’alors, Bienvenu, un Ivoirien qui arrive dans la petite ville de Huy en tant que réfugié politique. Après quelques chansons, naît logiquement l’idée de faire un album, sous le nom de B’N’S, alias Bienvenu & Sonar, « parce qu’on voulait faire ça à l’américaine… Et BNS ça sonnait bien. » Un premier maxi remarqué en 1999, « Retiens« , avec un freestyle mémorable en face B, puis un deuxième en… 2004: « Bons baisers de Belgique ». Un titre qui se distinguera par son sample, tiré du générique de « Strip Tease. » Un sample qui causera bien du souci et du temps pour en obtenir les droits, mais le défi sera finalement réussi, la musique étant une réadaptation d’un chant mortuaire africain. Vient enfin l’album en 2006, « En bas en bas », et puis l’arrêt brutal, pour des histoires personnelles entre MC et DJ.

La Sainte-Trinité des précurseurs

Petit bout d’histoire essentiel justement: le hip-hop n’est pas arrivé par le micro mais par les mains du DJ, et d’abord par la créativité de Kool Herc, premier représentant de la Sainte-Trinité historique. C’est lui qui a l’idée géniale d’isoler des « breaks » de batterie de funk et de les répéter sans interruption grâce à deux copies du même disque sur deux platines séparées. En 1973, dans le Bronx au 1520 Sedgwick Avenue, le hip-hop est né: ceux qui deviendront les MC (maîtres de cérémonie) chauffent la salle avec le micro pendant que les B-Boys (alias les « breakers ») dansent sur ces nouveaux rythmes distillés par la star aux platines.

Grand Master Flash peaufinera la technique un an plus tard. Avec sa « Quick Mix Theory », il soigne les transitions entre les breaks et ose mettre des repères sur le vinyle pour répéter aussi longtemps que souhaité des parties d’un disque. C’est le plus technicien des trois précurseurs, et c’est aussi lui qui donnera au scratch ses lettres de noblesse, après la découverte par hasard de cette technique par Grand Wizard Theodore. L’histoire veut en effet que ce dernier, alors âgé de 12 ans, invente le scratch en 1975, quand il arrête un disque avec sa main alors que sa mère fait irruption dans sa chambre. Pendant qu’elle lui demande de baisser le volume, il garde sa main posée et bouge le disque d’avant en arrière pour ne pas perdre l’endroit où il s’est arrêté. Le bruit créé fera date et la platine devient un instrument capable de produire ses sons propres.

Reste Afrika Bambaataa, le théoricien du mouvement et fondateur de la Zulu Nation, mais, surtout, celui qui façonnera les influences du hip-hop naissant grâce à sa culture musicale aussi large que sa collection de disques. Surnommé « Master of records », il devient dès 1976 une référence pour son excellence à chasser le son au-delà du funk. Bambaataa sera aussi à l’origine de « Planet Rock » en 1982, l’un des morceaux qui installeront le hip-hop, après « The Adventures of Grandmaster Flash on the Wheels of Steel« . Mais pour le scratch, il faudra attendre le musicien Herbie Hancock et son « Rockit » pour que le monde s’habitue à ce nouveau son. Sa performance en 1984 aux Grammys, avec DJ Grandmixer DST,  lancera de nombreuses vocations. Deux ans plus tard, DJ Cheese ouvrira aussi le championnat DMC au hip-hop en y plaçant desscratches, donnant naissance à la compétition de turntablism, enfant ultra-technique du DJing.

Les premières heures de La Chapelle

« C’est le DJ qui a inventé cette musique! » rappelle ainsi Sonar. « Il faut continuer à éduquer les gens. Aux Etats-Unis, Bambaataa a donné toute sa collection de disques à une université et ils ont dû construire un entrepôt pour la stocker. Les étudiants peuvent aller consulter l’histoire du hip-hop, avec des bacs encore classés dans l’ordre dans lequel il a joué les disques il y a 30 ou 40 ans. C’est bien de se rappeler de l’histoire, ce n’est pas être vieux jeu. Le hip-hop, c’est leBlack CNN, il ne faut pas l’oublier »

Lui, c’est en 1989, il y a 28 ans, qu’il achète ses platines, à l’armée américaine, « deux pour le prix d’une. Et je les ai toujours, avec le ticket et tout, pour la garantie », sourit-il. « Avant ça, vers 84-85, j’ai accroché à Break Machine aussi et tous ces trucs un peu stéréotypés qui m’ont fait découvrir les Etats-Unis, puis les premiers breakers sont arrivés. J’allais déjà à Liège, à La Chapelle, une boîte fermée depuis. Il y avait Bernard Dobbeleer, Charles Schillings… On se donnait tous rendez-vous là-bas, on venait pour écouter du funk et ce genre de trucs, avant même que ça s’appelle du rap. C’est là que j’ai fait mes premières connexions avec des DJ, des graffeurs ou des breakers, comme Mig One, Jabaet les Namur Break Sensation »

Viennent les premiers mouvements aux platines, grâce à deux amis déjà équipés, puis à La Chapelle encore: « J’emmerdais tout le monde avec les dix disques que j’avais pour qu’on me laisse mixer et vers 3 ou 4 heures du matin, ils me laissaient enfin faire… C’était la folie aussi de faire danser nos potes et les gens autour de nous… Après, j’ai acheté les premiers albums de Public Enemy et j’ai entendu Terminator X. La légende disait qu’il était muet et qu’il ne parlait qu’avec ses mains. »

Si tu veux ta part du fric, faut faire plus que scratcher

Si le DJ a donné naissance au MC, c’est aussi ce dernier qui a rendu le DJ populaire. Et selon le musicologue John Covach, le péché originel date déjà du premier disque estampillé rap, « Rapper’s Delight« . Le succès du morceau « a démontré que l’expérience du hip-hop pouvait être transférée sur vinyle, mais cette évolution a également polarisé l’attention sur le rappeur tandis que le DJ – qui, jusque-là, tenait les rênes dans les conditions du live – s’est vu relégué au second plan. »

L’explosion du rap au milieu des années ’90 signera la mise à l’écart irréversible du DJ. Dès le début de cette décennie, Guru résume le problème à DJ Premier (à eux deux, ils formaient le duo Gangstarr): « Si tu veux ta part du fric, faut faire plus que scratcher! » Autrement dit, il va falloir se diversifier. C’est ce qui le poussera à la production, explique-t-il dans le livre « Hip Hop Raised Me. « Les rappeurs ont rejoint leur monde de limousines en or plaqué et laissé les DJ sur le carreau », poursuit Tony Prince, fondateur du championnat DMC. Avec Dre, Snoop, Jay-Z, Tupac, Mobb Deep… petit à petit, les producteurs prendront la place du DJ. Même si ce dernier reste encore souvent présent sur scène ou en studio, il passe dans l’ombre et devient un « freelance », ponctuellement appelé par divers artistes.

Dans une récente interview à Yezir.be, Cut Killer explique lui qu’il a choisi de faire des mixtapes au milieu des années ’90 parce que c’était le seul moyen pour le DJ d’être à nouveau sur le devant de la scène. Une nouvelle génération s’imposera par ce même biais, à l’instar de Clue ou Tony Touch… En Belgique, certains feront la même chose, comme HMD dont nous vous parlions ici en retraçant l’histoire de la mixtape.

Il y aussi la vitrine du turntablism ou les soirées en club… Mais rien de tout ça pour Sonar, « je ne suis pas un DJ de club, je ne suis pas à la mode. Je ne pourrais pas le faire, même si je respecte ceux qui le font. Quand on me demande du Rihanna, je dis que ne je connais pas… C’est pas mon truc. » Par contre, une tournée mondiale avec les Orishas, groupe de rap cubain à l’énorme succès à cette époque, l’occupera de 2002 à 2006. « C’est un Liégeois qui a formé le groupe. J’ai fini la tournée du premier album et j’ai fait celle du second, entre 450 et 600 concerts, parfois devant 150.000 personnes. Et dès que ma fille est née, j’ai arrêté les tournées. Puis, une semaine après, on a arrêté BNS… » C’est en effet pendant la tournée d’Orishas qu’il enregistre tant bien que mal l’album de BNS, ce qui explique la longueur du processus.

Escalators Calatrava

Suivent, dans le désordre, une émission radio sur Pure FM (arrêtée après un audit général sanglant sur la chaîne), de nombreux festivals, beaucoup de premières parties internationales, un long passage à Montréal derrière le rappeur Sans Pression, et quelques aventures dans le management. Il continue aussi à faire le DJ pour des artistes belges comme Akro, Convok, Dynamic, Nina Miskina ou Pablo Andres et puis en 2011, il lance le concept « Escalators« .

« Un soir, je suis allé reconduire Dan-T (du groupe Les Autres, ndlr) à la gare des Guillemins, toute nouvelle. Les escalators brillaient, je me suis dit il faut faire quelque chose dans cet endroit, » nous raconte Sonar. Au final 150 (!) rappeurs belges lâcheront un couplet sur des escalators en marche, des plus connus aux plus jeunes. « Ce que je voulais aussi, c’était amener du live. Je me suis rendu compte que, déjà en 2011, il y avait plein de MCs qui ne savaient pas faire un couplet en entier. Aux USA, on appelle ça des studio gangsters, des gens qui ne savent rapper qu’en studio. » Neuf mois de tournage, avant l’explosion des « partages » sur les réseaux sociaux, qui lui auraient sans doute permis aujourd’hui d’avoir plus de succès. Un concept internationalisé en Espagne et au Québec, avant un essai avorté dans un milieu français très tendu et un projet new-yorkais en pause mais peut-être bientôt relancé.

Musique partout, DJ nulle part?

Des événements via le collectif Wal’Style, la 3e édition belge de la End of The Weak en approche, du lobbying auprès de la classe politique locale, la Barbe Mobile, DJ pour quelques MCs dont L’Hexaler, et d’autres projets en préparation occupent actuellement Sonar, « plus dans le futur que dans le passé. » En Belgique ou pas, et dans le hip-hop ou pas, selon ce qui se passe dans sa vie, « j’ai toujours voulu faire de ma musique mon seul travail, c’est peut-être pour ça que je suis dans la merde aujourd’hui. En plus, je suis plus amitié que business… » Le lecteur attentif aura effectivement noté le rôle qu’a joué l’aspect personnel sur sa carrière… Et même le début: « Quand j’ai eu 18 ans, la première chose que j’ai voulu faire, c’est quitter le pays pour partir habiter à New York, vivre à fond le hip-hop. J’avais vidé mon compte et tout. Mais ma mère est venue me rechercher à l’aéroport. Et on n’a qu’une mère hein… J’ai toujours mon ticket… » nous raconte DJ Sonar. Pas de regrets? « Non, et puis de toutes façons, pas le temps, comme disait Lunatic »

Reste que, à l’instar de Khaled, le préfixe DJ veut tout dire mais plus grand chose en soi. Depuis le coup de force de 50 Cent en 2002, même les mixtapes ne servent souvent plus qu’à enfiler les titres d’un seul rappeur, à quelques exceptions près, comme le travail de Green Lantern. Mais si le rôle du DJ est lié aux évolutions techniques, il faudra toujours du talent pour trouver la pépite qui échappe aux algorithmes et pour torturer les disques, même si la main de Dieu se fait invisible.

Vincent Schmitz (article paru sur 7sur7.be le 5 mars 2017)

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