Note compte triple

Vous ne connaissez peut-être pas René Costy mais vous avez sans doute entendu ses notes. Ce Bruxellois décédé il y a dix ans était un musicien reconnu et un forçat de la mystérieuse « library music ». Une compilation rétrospective rend aujourd’hui hommage à son travail avec une sélection de 28 titres (parmi plus de 400), dans laquelle on trouve « Scrabble », qui a connu plusieurs vies par la magie du sample. L’occasion de se pencher sur ce drôle de rayon (avec une initiation par le son dans la playlist sous l’article).

René Costy est décédé à 79 ans, en 1997, l’année même où le break de batterie de « Scrabble » sert de moteur à Howie B pour son titre « Switch » (d’autres artistes sampleront le même morceau, dont le célèbre « Fuck the police » signé J Dilla). C’est aussi le début d’un retour en grâce inattendu pour la « library music ». Littéralement « musique de bibliothèque », car ses disques s’étalent sur les rayonnages poussiéreux de sociétés de production, on peut la traduire en français par « illustration sonore » ou « stock sonore », voire péjorativement « musique au kilomètre ». Plus concrètement, de la musique créée pour ajouter une ambiance sonore à une émission TV ou radio, un film de série B ou érotique, un reportage ou un documentaire, une réclame… voire tout ça à un moment ou l’autre. De la musique destinée non pas au public mais aux sociétés de production. De la musique B to B, en termes barbares.

Destinée aux professionnels de l’image ou de la radio, elle est du coup vendue à des prix raisonnables, et le nombre de disques pressés est limité. Une rareté doublée d’un long oubli avec l’arrivée du CD qui va pousser les concepteurs de musiques électroniques et les beatmakers hip-hop à s’y intéresser. D’autant plus que les morceaux de funk sont tous usés jusqu’à la corde et que les samples sont devenus très cher.

Terrain de jeu

Parmi les nombreux titres anodins, se cachent en effet des centaines de morceaux de bravoure. A priori étonnant pour de la musique destinée à un usage illustratif mais il s’agissait souvent de musiciens chevronnés qui trouvaient là un terrain de jeu idéal pour élargir leurs horizons. Les « ambiances » des albums n’étaient pas commandées par un client, c’est ce dernier qui piochait dans un catalogue déjà enregistré. Souvent sous multiples pseudonymes qui leur garantissaient un anonymat libérateur (mais moins bien payé), les musiciens multipliaient les expérimentations, avec orchestre ou nouvelles machines, comme les synthés Moog.

« Mon père était très curieux », raconte ainsi Michel Costy, le fils de René, interviewé dans le livret accompagnant la compilation « Expectancy ». « Il aimait combiner ce qui lui semblait difficile ou impossible. Pour lui, il n’y avait que deux sortes de musique: la bonne et la mauvaise. Il ne se souciait pas des différences entre le classique et les autres genres. »

Classique

Comme la plupart de ses collègues du genre, c’est pourtant un parcours très classique que suit le jeune Costy, passé par le Conservatoire de Verviers et le Conservatoire royal de Bruxelles, où il étudie le violon. Descendant d’une lignée de musiciens, l’ADN ne ment pas et il se distingue au point de rejoindre le Quatuor de la Reine Elisabeth, qui lui prête « pendant des années son Stradivarius. » C’est la deuxième guerre mondiale qui lui coûtera sa place de musicien. Le quartet est sommé par les Allemands de jouer aux funérailles d’un officiel allemand. Costy refuse. Menacé d’exécution, un compromis sera trouvé. D’accord pour jouer, mais derrière un rideau. Entendu mais pas vu, il sera tout de même finalement trahi par son beau-frère et ne pourra temporairement plus apparaître en public.

Au début des années 50, quand le compositeur est forcé de prendre la place du musicien, il tombe sous le charme du « swing manouche » et, surtout, du jazz, dont il deviendra un représentant belge réputé. En 1962, l’aventure de l’illustration commence: avec ses collègues de la scène jazz, il enregistre de nombreux génériques radio et TV pour la RTBF. Dans sa maison uccloise, il accueille le soir les meilleurs musiciens, répétant parfois des heures pour une simple note, la fumée de cigarettes emplissant tellement la pièce qu’on pouvait à peine voir sa main, raconte son fils.

Travaux électroniques

Dans le même temps, la BBC produit elle aussi ses propres illustrations sonores. Regroupés sur les « BBC Radiophonic Workshop », ces travaux seront prétexte à toutes sortes d’expérimentations sonores qui marqueront les générations suivantes et installeront le son électronique dans la culture en élargissant le champ du possible. Delia Derbyshire en est la représentate la plus célèbre: c’est elle qui réalisera électroniquement le générique de « Doctor Who » en 1963, une des premières incursions musicales électroniques à la télévision.

Porno et éprouvettes

La « library » n’est pas un genre musical en soi. Elle est l’enfant mal-aimée des partitions de musiques de films muets et de l’avènement de la musique enregistrée. Sauf qu’elle n’est pas destinée à un film précis mais a pour but de refléter une ambiance. Certains passeront de la « library » à la BO, comme Umiliani, Cosma ou Morricone. Elle est aussi le reflet des musiques d’une époque et elle atteindra logiquement son apogée dans l’effervescence des années ’70, entre synth-pop, psyché, funk ou disco. C’est aussi la période la plus productive pour René Costy, qui sera même l’un des premiers Européens à composer sur un synthétiseur quand arrivent les premiers jouets fascinants créés par un certain Robert Moog. C’est sur des albums anonymes que l’on trouve ses plus célèbres morceaux, comme « Scrabble » sur « Chappell Mood Music Vol. 26 » (1972) ou « Ostinato Bass » sur « Danger, Suspense et Eprouvettes » (1977), une musique qui « conviendrait parfaitement à une série détective » peut-on lire sur l’arrière de la pochette.

Si la pochette est anonyme, les revenus de René Costy dépendent tout de même des droits d’auteur et il fallait donc noter méticuleusement les traces de sa musique, « mesurer le temps de chaque note », quitte à se salir les mains. Ou envoyer des copains. « Une partie du travail de mon père a été utilisée pour des films érotiques. Mais évidemment il n’allait pas comptabiliser ça lui-même, donc il a envoyé son copain musicien Frank Engelen. Logiquement, il faisait complètement noir dans ces cinémas, donc Frank a dû utiliser une lampe de poche pour tout noter, de quoi bien se faire remarquer », rit son fils Michel.

Grandes maisons

« Scrabble » a été publié par Chappell, l’une des grandes maisons anglaises de la library, avec KPM ou DeWolfe, notamment. Fondée en 1810, Chappell démarre l’illustration sonore en 1941 et fournira l’un des plus grands catalogues du genre avec nombre de séries comme TVMusic ou Chappell Mood Music. Outre Costy, on y croise Ennio Morricone, Roger Roger ou encore Jean-Claude Petit. KPM, fondé en 1780 mais actif dans la branche à partir de 1955, est sans doute de son côté le géant le plus connu, notamment grâce à ses pochettes vert olive et ses enregistrements plus modernes, lorgnant vers le funk ou le psyché. Deux musiciens des Shadows en sont producteurs: Brian Bennet et surtout Alan Hawkshaw, samplé des dizaines des fois.

La France et l’Italie sont également en pointe dans le domaine. Chez nos voisins, via l’Illustration Musicale, Montparnasse 2000, Musique pour l’image ou encore Télé Music, relancé récemment avec un livre anthologie en guise de carte de visite. On croise pêle-mêle Bernard Estardy, Martial Solal, Janko Nilovic, Vladimir Cosma, Bernard Fèvre, Nino Nardini et Eddie Warner ou l’Italien hyperproductif Piero Umiliani. En Italie justement, on notera Alessandro Alessandroni et le Français Jean-Pierre Decerf sur le label CAM et ses expérimentations électroniques avant-gardistes.

Chercheurs d’or

Aujourd’hui, par la grâce des diggers et des blogueurs mélomanes, la « library » s’est découvert des lettres de noblesse. Mais n’espérez pas trouver une perle rare à la brocante de Temploux pour quelques sous. Les rares exemplaires originaux se négocient à prix élevé et même les rééditions peuvent faire mal au portefeuille. Le retour du vinyl n’y est pas étranger, les pochettes soignées ou minimalistes ajoutant au charme vintage.

Reste les nombreuses compilations et anthologies, qui permettent d’accéder à l’essentiel d’une oeuvre monumentale. Ou d’un puits sans fond, selon les goûts. Les labels Finders Keepers, Born Bad Records ou Trunk Records, parmi d’autres, remettent régulièrement à l’honneur le genre.

Et puis bien sûr, les samples continuent de faire vivre ces notes anonymes. Créditées et bien utilisées, cela aurait ravi son père s’il avait eu l’occasion de les entendre reproduites ailleurs, d’après Michel Costy. Si René Costy a choisi l’intitulé « Scrabble », c’est d’ailleurs parce qu’il aimait jouer « avec les lettres comme avec les sons », dixit son fils. Plutôt bien vu pour un titre qui, comme beaucoup d’autres en « library », compte (au moins) triple vu son nombre de vies.

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 11 mars 2017)

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