Souriez, la vie augmente

C’est davantage une renaissance qu’un retour: Isha, alias Psmaker, se rappelle au rap jeu bruxellois avec « La vie augmente vol. 1« , mixtape ambitieuse après plus de dix ans de pratique et autant d’années d’estime de ses pairs. Du rap grandi dans la rue, chaotique mais réfléchi, intimiste et casseur de nuques.

Dans le game depuis plus de dix ans, Psmaker revient aux affaires sous son vrai prénom, Isha. Rappeur au succès d’estime certifié quand les « nouveaux négros ne signaient pas encore » (sic), il s’expose en Isha conteur de lui-même, sale et joyeux, grave et optimiste, cinématographique et erratique, pointu mais tendant vers l’universel, quelque part entre Colette et « le Marocain du coin ». Bref, dans la dualité, entre lumière et obscurité, vécu et futur. Comme le titre de l’album qui, au-delà du premier réflexe, est un message positif, et comme sa pochette, qui combine dents du bonheur et sourire sans joie.

Sans forcer et sans poser, puisqu’il y a « longtemps qu’ils ont validé Isha », s’imposent dès les premières phrases son décor, sa nonchalance et sa vision singulière, à travers 10 titres (+1) qui redonnent au rappeur bruxellois de 30 ans la place qu’il mérite sur la carte rapologique francophone.

L’augmentation est vitale

La vie augmente? Son coût, oui, demandez donc à votre boulanger. Mais pas seulement. Repérée dans le classique du cinéma africain « La vie est belle« , réalisé par son oncle Dieudonné Ngangura, cette phrase y est utilisée dans ce sens-là mais elle prend ici un autre visage. « J’ai aimé la formule et j’ai voulu la revisiter, » nous explique Isha, bavard charismatique aux textiles souples et colorés. « Pour moi, la vie augmente, c’est: t’as des nouvelles baskets, la vie augmente; tu sors un nouveau véhicule, ta meuf est mieux que ton ex, tu vivais dans un studio et maintenant dans un 4 pièces, ta vie, elle augmente. C’est l’espoir de voir du changement. Parce que dans notre environnement, il y a eu beaucoup de dommages collatéraux, des frangins avec qui on marchait tous les jours qui sont devenus fous. A un moment tu te dis: si ça leur arrive à eux, ça peut m’arriver à moi. Il faut que je vois les choses positivement, que je m’en sorte. Et pour ça, on a tous besoin d’une phrase qu’on se répète. C’est ça, la vie augmente, c’est un message d’espoir. Parce qu’on a un côté sombre aussi. C’est une lutte entre les deux. »

Chiens de la casse, mais l’esprit est gentil

Un côté sombre comme un matin de novembre, mais avec ses éclaircies, du genre variable comme nos prévisions météo. « Ce que j’essaie de faire dans ma musique, c’est de me raconter moi, ma vie. Donc tous les ingrédients y sont. Les femmes, mes frères, la galère qui a fait partie de ma vie… Et si la vie aumente, demain, je parlerai d’autre chose, » nous confirme Isha, dont les dents souriantes (ou pas) illustrent la pochette. « Même ma mère m’a dit: tu fais peur. C’est le sourire des méchants dans les films. (rires) Mais c’est vrai qu’il y a cette dualité qui existe en moi, donc je la retranscris naturellement. Je peux surprendre par ma sensibilité, c’est les montagnes russes parfois en moi, donc ça se ressent dans mes sons. »

Une partie de lui, c’est la vie dans les rues bruxelloises (ou un temps sarcelloises), ses moments de joie et ses problèmes, sans la rendre pesante mais sans la glorifier. « Ma rue à moi, c’est plus de mecs qui sont malheureux que de mecs qui ont le sourire avec une kalash’ dans un bolide. Il y en a peut-être mais ils sont très peu. Je dois parler de la majorité qui souffre, qui est dans la même dualité que moi. Il ne faut pas mentir aux petits, il faut parler de la rue que tu connais, telle qu’elle est. Les grands nous ont parfois menti. Le résultat, c’est que tu vois des frères qui parlent tout seuls, des toxicos… des trucs catastrophiques. Il faut aussi raconter la réalité telle qu’elle est à ceux qui ne la connaissent pas. Les gens associent la rue à la méchanceté mais tu peux avoir commis des méfaits et avoir un bon fond. Tout vient de l’environnement, c’est pour ça que je m’isole ces temps-ci. Tu grandis là-dedans, et le bien devient le mal, le mal devient le bien. Mais si tu sors de cet environnement-là, que t’expliques à d’autres gens ta logique, ils vont te prendre pour un fou. La plupart des gens qui vendent de la drogue, par exemple, c’est pas pour s’enrichir, c’est pas pour flamber. C’est pour survivre. »

Le rêve du frigo américain

Et pour survivre, il faut manger. Si la bouffe en général (et le pain en particulier), revient souvient au cours de l’album, c’est dans « Le frigo américain » qu’elle devient la métaphore d’une certaine aisance. Une histoire « totalement » vraie, si ce n’est qu’il n’a pas encore son frigo, parce que sa « cuisine est trop petite. Je dois d’abord déménager », sourit Isha. « Quand t’es d’une famille nombreuse assez modeste, en été, il y a un truc important: remettre les boissons au frigo. Mais parfois t’oublies et tu te retrouves avec de l’eau tiède alors que c’est la canicule dehors. Vers 7-8 ans, je vais à un anniversaire, et chez ce Martin, j’ai vu ce truc qui sort des glaçons direct. Mais du coup, même un jus chaud, il devient froid! (rires) Je me suis dit: c’est pas que dans les films, ça existe en vrai chez nous! Ca m’avait vraiment marqué, et j’ai toujours voulu en avoir un depuis ce jour-là. En plus, dans les films, ils sont toujours remplis à ras bord, avec des jus énormes et tout. Nos frigos en Europe, même si t’es dans une famille aisée, il y a des trous, des recoins… t’as le beurre Président et puis t’as un petit espace. Les Cainris, non, c’est tout fourré! (rires) Et quand je dis que si ma femme me quitte, elle peut tout prendre sauf le frigo américain, c’est parce qu’elle doit me laisser mes rêves. »

« Si la rue m’a laissé vivre, c’est parce qu’elle connaissait mon rêve », rappe Isha dans « Colette ». Mais « malheureusement, des gens s’accaparent parfois tes rêves, et c’est vraiment douloureux quand on essaie de tuer ce qui te motive. Mon pire cauchemar, c’est de me satisfaire de la vie conditionnée, trouver un CDI, se marier, acheter une maison. On sort le champagne mais pour moi, c’est la corde au cou. Quand t’es un rêveur et que t’es entouré de gens qui ne rêvent plus, tes rêves aussi diminuent doucement, et tu finis formaté comme tout le monde. »

A l’aise en studio comme Le Rat Luciano

Avec ‘3h37’, chanson d’amour presque romantique mais façon biatch, ‘Le frigo américain » est le seul titre unidirectionnel et l’un de ceux dont Isha est « le plus fier ». Pour le reste, ça part dans tous les sens et c’est souvent le titre (bien senti) qui semble donner la cohérence finale. Des titres pour lesquels « il y a eu des débats, pour Colette ou L’augmentation par exemple. Mes textes ne suivent pas un thème. Souvent, je peux me dire je vais parler de ça et puis je m’en éloigne. Je prends ça comme une conversation, où on bifurque à un moment donné vers autre chose, sans s’en rendre compte, puis on esssaye de revenir au sujet de base. »

Le flow aussi s’est fait multi-directionnel. Le flottement est précis, des espaces, des cris parfois, des répétitions de phases entières, des murmures, ça chantonne ou ça marmonne, le vocabulaire est châtié ou hardcore, multiplie les références populaires ou les termes plus street. « Ma notion de flow et de technique n’est pas dans les choses compliquées. Elle est dans l’aisance. Je prends toujours l’exemple de Zidane. Au final, ce que je retiens de lui, c’est sa nonchalance. Il pouvait avoir une tasse de café en main en faisant ses mouvements. Aujourd’hui, la technique, c’est ça pour moi. C’est d’arriver à faire des mouvements compliqués ou non, mais avec le sourire. Même les ‘blancs’ que je laisse, ça rythme mon couplet, pas les phrases, mais les moments où je ne parle pas. C’est ça qui crée le bounce: les petits blancs. »

Un bounce assuré aussi par des productions classées matière première àbanger, et une écriture par touches imagées qui grincent drôlement et se dessinent en quelques mots. « Ca vient naturellement. Même avant d’écrire parfois, j’ai l’image en tête sans savoir comment je vais tourner la phrase. Mon objectif, c’est de pouvoir faire une succession de tableaux qui expliquent le texte. Pouvoir dessiner chaque phrase de façon détaillée. » Hasard ou pas, la référence au Rat Luciano dans « Oh putain » est d’ailleurs adéquate. Lui aussi, c’est de l’aisance. C’est une référence, un rappeur pour les rappeurs, comme Lino ou Ill. C’était un peu mon cas, d’ailleurs, je le disais ouvertement: c’est un truc de ouf, il y a que les rappeurs qui me valident, jamais le public. Aujourd’hui c’est nouveau pour moi, je recois des messages positifs de gens qui n’ont rien à voir avec le rap. Je me dis que je commence à y arriver tout doucement et c’est vraiment encourageant. »

Je chante dans des chapiteaux

Si le projet est bien construit, c’est qu’un nouveau cadre structuré permet à Isha de laisser libre cours à son rap, mis en valeur par le travail de studio. « Je faisais de la musique depuis pas mal de temps mais le poste d’arrangeur, je ne le connaissais pas vraiment. Je ne savais pas que t’avais un morceau de base qui allait ensuite passer dans les mains d’un arrangeur pour sublimer le tout. Là, on va ajouter ça; ce truc, on va l’enlever; ça, on va le retirer pour le mettre là; on va mettre un bruit très bas pour installer une atmosphère… C’est la partie Veence et Jass… »

On retrouve en effet Veence Hanao et JeanJass non seulement derrière deux compositions chacun mais aussi à la réalisation, et JJ au mix. « J’ai connecté Jassim (JeanJass, ndlr) il y a quelques années, pour ses instrus. Et il a toujours été présent depuis. Avec Caballero, ils ont vraiment un sens de l’esthétique dans la musique, ce sont des gourmets. C’est comme Veence. On se croisait depuis longtemps mais là, on a appris à mieux se connaitre et c’est quelqu’un qui a du goût. J’ai besoin de m’entourer de gens comme ça. Le meilleur service que tu peux rendre à un artiste, c’est que que son entourage soit très difficile avec lui. Et je pense que ça se ressent. Il y a un couplet que j’ai réécrit 3 ou 4 fois, c’est la première fois que je faisais ça! Tu souffres, tu t’énerves avec ton ego de rappeur, mais après tu dis merci. »

Le Belge

Dans une vie précédente, Isha était Psmaker. Il y a quinze ans avec le collectif L’Agency et plusieurs apparitions remarquées en groupe, en solo ou en featuring. En 2008, sort l’album « Vas-y chante », avec notamment « Conçu pour durer » et « Les petites marionnettes ». L’année suivante, il est dans le remix du BX Vibes de Scylla, hymne prophétique trop précoce, pour une génération coincée entre les précurseurs et les réseaux sociaux (qui changeront les règles du jeu). Suivent plusieurs projets avortés, dont MasterCheff en 2011, une parenthèse à Sarcelles (où il ajoute « le Belge » à Psmaker) et plusieurs apparitions pour se rappeler à notre bon souvenir.

Jamais vraiment parti, il est le cousin plus âgé aux bonnes histoires à raconter, qu’on croisait de temps en temps mais qu’on ne voyait plus beaucoup. De retour à BX, sans « devenir un mec branché aux textes sensés« , il prend la décision de faire les choses sérieusement, « comme un vrai boulot », et « avec le coeur ». Aujourd’hui proche de la nouvelle génération JJ, Caba, Roméo Elvis et cie, il a retrouvé sa chaise à table, « changé mais toujours infréquentable ».

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 29 avril 2017)

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