Uman after all

Après tout, Uman reste Uman. Deux albums orientés chanson française ne l’ont pas empêché de continuer à creuser le sillon du reggae-dancehall, par des mixtapes, des émissions radio ou des soirées, entre autres. Ce lundi, est sorti « Umanist », un « album d’humain », et un retour aux sources pour l’un des plus dignes représentants de la scène francophone. Et après tout, 25 ans de carrière, ça commence à peser.

25 ans que son nom traîne sur les pochettes de disques et 30 ans que ses baskets arpentent l’underground bruxellois et les scènes de Belgique et d’ailleurs. A 46 ans, Uman, rare représentant belge du genre, est de retour avec un album « 100% reggae », trois ans après « La tournée des grands ducs » et dix ans après « L’aventure c’est l’aventure », deux parenthèses tournées vers la chanson française. Même si les racines dancehall ne sont jamais loin et qu’il y a des « ponts », comme « Jimmy » ou « Elle dit« , adaptés à différentes sauces. « Je suis un libertaire, j’aime bien pratiquer la liberté, » nous explique Uman, éduqué par la chanson française chez ses parents et par les imports reggae chez les disquaires. « Mais ici j’avais envie de revenir à mes basiques et de me recentrer. Et puis, on vit une époque trouble; socialement, économiquement et politiquement. Je ressentais le besoin de revenir à la culture de ‘militantisme’ dans mes lyrics. »

« Quand je rentre dans des textes militants, le reggae se prête vraiment à ça. Je me suis auto-qualifié de dancehall punk. Pas parce que ma musique est punk mais parce que ma culture est très working class anglaise et que je viens de l’époque où le punk et le reggae cohabitaient. Le mouvement skin ska – pas le mouvement skin fasciste mais original skinhead – c’était une mixture sociale, où les jeunesses se rejoignaient, toutes couleurs et toutes idéologies confondues. D’ailleurs, Bob Marley chantait Punky Reggae Party. Un texte militant passe bien dans le reggae et en plus, il y a un public adapté, qui a envie de militantisme. »

Pas de justice pas de paix

Fils de journalistes, Uman a l’âme artistique qui balance entre peinture et musique mais la culture politique, tendance libertaire. Il a d’ailleurs choisi de clipper le vindicatif « Pas de justice pas de paix » pour annoncer son album. Un morceau inspiré par le regain de tension entre la police et la population ces derniers mois, notamment en France et aux Etats-Unis. « Ce n’est pas un appel à la violence contre la police. La jeunesse et la population ont un problème avec la police, et même la police a un problème avec la police. Et aujourd’hui, avec un Etat qui se soumet de plus en plus à la finance, avec une politique qui rime de plus en plus business, les flics deviennent un peu des vigiles de grands magasins. En plus, j’ai ce petit côté anar’. J’ai un vrai problème avec l’abus d’autorité et dans la position du policier, il y a de la petitcheffitude aigüe. Les mecs sont entre le marteau et l’enclume, ils obéissent aux plus gros et ils font subir aux plus petits. C’est un truc un peu pervers sur lequel je voulais mettre le doigt. »

Si l’album n’est pas que « militance », et toujours teinté d’appel à l’amour et l’unité, le titre « Révolution » enfonce le clou. « Là encore, ce n’est pas un appel à tout brûler. Mais tu sens bien que depuis quelques années, il y a des mouvements qui viennent directement du peuple. Les élections francaises en sont encore la démonstration: on dirait qu’il n’y a pas d’autre option que le fascisme ou la fausse gauche vendue à la finance. Mais à un moment tu dois choisir et voter contre le pire… Donc je me dis ouais à un moment, d’une manière ou d’une autre, il y aura une révolution. Et je l’espère, quelque part. Par exemple, le bio c’est une révolution populaire dans la nourriture. Ce sont les gens qui ont créé cette demande. C’est d’abord venu de militants, c’est venu d’en bas, jusqu’à ce que la grande économie s’en empare. Il y a moyen de changer les choses dans la société par ce genre de mouvement aussi, on n’est pas obligé de s’armer de bâtons et de foutre le feu aux arrêts de bus. »

La structure et l’instinct

Contrairement aux précédents albums, on retrouve de nombreux invités sur « Umanist ». BIC, Taïro, Yaniss Odua, Gifta et, au micro sur « Révolution », le rappeur bruxellois Za, « un des meilleurs rappeurs de Belgique, si pas le meilleur. » Celui-ci avait marqué les esprits avec Les Gars du H au début des années 2.000 et est de retour depuis l’année dernière avec son street-album « Césarienne ». Si les connexions ragga et hip-hop se font plus rares, Uman vient d’ailleurs directement du giron rap bruxellois, depuis ses origines.

Comme beaucoup de ses acolytes de cette génération, Uman est tombé amoureux de la culture hip-hop au début des années ’80 via Break Machine,l’émission H.I.P H.O.P et le graff. « Mais mon premier disque c’était déjà dancehall, » nous précise-t-il, lui qui a fait son éducation musicale sur le chemin de l’école, en faisant un détour pour pousser la porte du fameux disquaire Arlequin, toujours présent à Saint-Gilles. « Et Bob Marley a sans doute été ma première émotion sur disque. Mais à mes débuts, j’étais autour de BRC. Mon premier crew s’appelait TRS, The Rebel Syndicate, et c’était avec Defi-J et Kumi. La première fois que mon nom apparaît c’est d’ailleurs une dédicace sur le disque de BRC. Avec Kumi, Defi-J et Daddy K, je pense qu’on a même eu la première bribe d’émission hip-hop en Belgique. Sur la radio SIS, un animateur qui s’appelait Loufman avait une émission tous les soirs et chaque vendredi, on avait un quart d’heure pour présenter le hip-hop… Je traînais beaucoup aussi aux galeries de la Monnaie, où les mecs breakaient au 2e étage. »

A l’aube des années ’90, il retrouve Smimooz et Pee Gonzalez sur les bancs de Saint-Luc. Soit une belle partie de De Puta Madre, qu’il intégrera le temps de sortir leur premier maxi « Zorolerenarr » et de quitter le groupe une démo d’album et un beef plus tard. « C’est probablement un des meilleurs trucs qui me soit arrivé. Sur le moment, c’était très dur mais ça m’a permis de devenir Uman. » Le soutien de CNN, l’autre écurie schaerbeekoise, lui permet de rebondir et de sentir du soutien avant de finalement refaire le voyage entre les deux clans. Avec Kray-Z, il crée en effet l’avant-gardiste Lickweed et pose en 1997 sur les deux classiques « Phat Unda Compil » (côté CNN) et « Calmage » (côté RAB). « C’était très abstract, ça a l’air d’avoir marqué pas mal de gens mais par contre, ça n’a pas eu d’essor. Ca a duré 2-3 ans, avec quelques apparitions, la mixtapeWaterproof Emcee’s et le maxi L’évolution du mental qui tournait quand même pas mal. Quand j’ai signé chez BMG, j’ai essayé de mener les deux de front mais c’était compliqué. On a splitté et je suis parti solo en mode pro. »

Le mode pro c’est d’abord BMG avec « Original Uman« , un cinq titres reggae très remarqué, et une belle présence en France, notamment sur le 3e volume du B.O.S.S. de JoeyStarr et des compilations populaires à l’époque comme Ragga Connection. Suivront, en vrac, des mixtapes « Umanizm », le collectif Bakchich signé chez Virgin, et, entre autres, des émissions radio et les soirées Bass Culture, où l’on retrouvera toutes les « grosses têtes du reggae français ». La rencontre avec Simon Le Saint finira en studio pour enfin accéder aux « vrais » albums solo. Une collaboration toujours d’actualité, avec depuis quelques années le renfort de Selecta Killa, également partenaire de crime pour les soirées Dancehall Station.

Elle dit que j’suis qu’un bad boy, que j’ai pas de pognon

La vie d’artiste en Belgique, même avec des incursions françaises, reste un sacerdoce, surtout dans un genre moins exposé. Mais dans « Faut y aller », qui ouvre l’album, Uman le martèle: « sa motivation ne connaît pa de creux ». « Je n’ai jamais pensé à arrêter. J’ai beaucoup de chance, on n’est pas nombreux à ne pas être obligé de bosser à côté. Le statut d’artiste, c’est une vraie chance et il faut rappeler à ceux qui se plaignent qu’on a un chômage supérieur à des pères de famille qui ont travaillé à l’usine… A un moment, il faut se rendre compte de ce qu’on a. Par contre, j’en profite pleinement pour avoir une activité artistique. C’est un vrai besoin, le dessin et la musique. »

Une activité pas toujours compatible avec de longues relations amoureuses…La femme, « dans tout ce qu’elle représente », le sexe « qui fait partie de la vie, j’ai toujours parlé de ça, j’aime le cul », et beaucoup d’amour, qui reste un élément central de ses chansons, reggae compris, mais pas forcément avec petites fleurs et papillons dans le ventre. « L’amour, ça finit rarement bien quand même.En plus, il faut s’accrocher pour rester avec moi, c’est de la bourlingue. Je suis entre sarcasme et ironie mais ça reste tendre, même si les douleurs de l’amour, ça te marque longtemps. Beigbeder disait que l’amour dure 3 ans, moi je dirais que toutes les ruptures durent au moins trois ans. J’ai un œil un peu cruel mais l’amour est tellement cruel avec nous… je trouve que c’est de bonne guerre. Souvent, je dis à mes copines: c’est pas grave, j’en ferai une chanson. C’est une forme de thérapie… écrire, ça me permet de coucher mes émotions, je me vide de quelque chose. »

Bienvenue en Belgique

Vrai « ket de Bruxelles », Uman cultive la même volonté de mettre le doigt dans la plaie quand il évoque l’amour de son pays et de sa ville. « Le fond du truc, c’est que j’aime la Belgique, et sans doute encore plus Bruxelles. Mais en Belgique, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, donc écrire une chanson pleine d’amour qui dirait que tout est merveilleux, c’est impossible... »

Idem lorsqu’on parle musique ou culture. Les subsides, « c’est très bien » mais ça a aussi ses limites, surtout quand les musiques dites « urbaines » restent toujours hors du cercle des privilégiés. « Je n’ai rien contre Puggy ou Girls in Hawaii mais ouvrons Youtube et comparons les vues entre Damso et Puggy… Mais non, on va les revoir sur toutes les scènes, dans toutes les cérémonies et dans tous les articles… »

Si la scène soundsystem se meurt un peu, et que les artistes belges sont peu nombreux, les soirées Dancehall Station rassemblent du monde, même si c’est un autre public. Car depuis une petite année, à l’instar de Drake, les influences jamaïcaines s’invitent dans le rap, « même si c’est du light ». Et Uman est aussi fier de « voir qu’un Belge fasse disque d’or en France. C’était pas mieux avant, aujourd’hui, c’est très très bien. Il y a foisonnemment, les médias sont accessibles à chacun… grâce aux réseaux sociaux, tu peux te développer. Je suis heureux d’avoir les moyens que j’ai aujourd’hui, comparé à ce que c’était que démarcher des maisons de disques et de se balader avec des sacs de 25 vinyls pour en vendre deux dans la journée. Chaque musique est le reflet de son époque et de sa jeunesse. Les old school m’emmerdent quand ils sont aigris. Quand c’est bon, c’est bon. » Après tout, on ne pourrait pas mieux résumer.

Vincent Schmitz (article publié sur 7sur7.be le 30 avril 2017)

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