Explicite tes lyrics: Damso

« Explicite tes lyrics » demande à des artistes d’expliquer plus longuement leurs paroles via quelques extraits choisis (à retrouver sur les images tout au long de l’article). Damso, jeune Bruxellois vaillant et amène à la voix aussi posée que son mot est cru, a accepté de jouer le jeu. Même si le nouveau patron du rap belge, et poids lourd du rap francophone, aime répéter dans ses textes à sens multiples qu’il ne « faut pas lui demander pourquoi il est comme ça, il ne saurait pas trop quoi vous répondre. »

Disque d’or avec son précédent album « Batterie Faible », Damso a frappé plus fort plus rapidement avec son deuxième album, « Ipséité », sorti le 28 avril dernier. Outre le fait d’être devenu l’artiste le plus « streamé » en une journée et en une semaine, le rappeur belge a vendu plus de 43.000 albums en version physique et digitale, s’assurant déjà un deuxième disque d’or, malgré une fuite avant la sortie.

Sensible rancunier et contrarié à apprivoiser comme ses textes rudes, imagés et complexes, Damso est déjà de retour avec un album aux mélodies plus présentes, aux influences musicales diverses sur lesquelles se fond son flow caméléon. Pour preuve, le (triple) morceau de bravoure « Mosaïque Solitaire », le dansant « Kin La Belle » ou le chantonné « Peur d’être père. » Nouvelle idole des jeunes et des réseaux sociaux, son vocabulaire aussi s’est installé: du #Vie, du #Saal et un nouveau mot, vrai cette fois mais peu connu car lié à la phénoménologie, à désormais ajouter au vocabulaire usuel: « Ipséité » (comprenez: « identité propre », ce qui fait qu’une personne est unique et absolument distincte d’une autre).

Damso le revendique d’ailleurs: solitaire entouré de quelques proches, il cultive sa propre personne, quitte à poser des problèmes à ceux qui voudraient juger sur base de leur morale, et à blesser avant qu’il ne le soit à nouveau. Sombre parolier doucereux sur hits à hocher les têtes dures, si ses mots l’empêchent de dépasser le cercle du rap, ce sera aux autres de s’adapter et pas l’inverse.

Inconnu il y a à peine deux ans, le rappeur belge de 25 ans, mis en lumière par Booba, ne compte pas arrêter de sitôt à imposer avec habileté son large gabarit. Arrivé à Bruxelles depuis son Congo natal à 9 ans, après y avoir connu le bruit des balles, il restera « dans le game jusqu’à crever comme Aznavour », et revendique la musique en général, de la rumba congolaise à Agnès Obel, en passant par Mylène Farmer, Booba et B.I.G.

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Les premiers mots de l’album sont pour dire que tu ne viens pas des cités, ce qui est plutôt rare pour du rap hardcore… c’est une manière de rappeler que tu viens de Belgique?
C’était surtout pour dire la vérité. Le titre de l’album, « Ipséité », c’est aussi ça. C’est un mot que j’avais en tête depuis très longtemps et qui correspondait bien à la vision que j’avais du futur; que la seule chose à laquelle je devais m’accrocher, c’est ce que je suis vraiment. Mais la phrase qui suit est importante aussi: je n’ai besoin de personne. J’ai toujours été solitaire… mais ça s’est empiré avec le succès.

C’est un extrait du morceau ‘Nwaar is the new black’. « Nwaar » sonne un peu belge aussi…
Oui, ça vient de « zwaar » qui veut dire « lourd » en néerlandais. « Nwaar », cest le côté dark, sombre et « is the new black » c’est emprunté au milieu de la mode, comme on dit par exemple yellow is the new black… c’est la couleur qui sera à la mode. La tendance en fait. Et la tendance de maintenant, c’est ce que je fais.

« Batterie Faible » semblait quand même encore plus dark. Dans « Ipséité », on a davantage l’impression d’assister à un combat entre noir et, disons, gris
C’est différent de Batterie Faible, plus harmonieux, plus mélodieux… mais plussaal. Par exemple, je chantonne sur « Peur d’être père ». Mais pas à cause du sujet cela dit, c’est un choix par rapport à la musique. C’est toujours par rapport à la prod’, jamais en fonction du sujet.

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Tu répètes souvent que tu es un solitaire. Un thème lié, qui revient aussi régulièrement dans cet album, ce sont les « nouveaux amis » et les filles depuis le succès de Batterie Faible, et aussi les anciens amis qui ont pu ‘trahir’
Tu perds des gens, t’en rencontres des nouveaux qui ne sont pas forcément là pour ton bien, d’autres qui trahissent. C’est comme ça. C’est le game. J’ai perdu des gens et j’en perdrai encore.

Le clip de la chanson « J Respecte R » montre l’inverse: tu mets en avant ton crew
Ce sont ceux qui m’ont soutenu depuis le début, avec qui je suis et avec qui je construis l’histoire, ce sont des gens que je respecte. Ce clip est un de mes préférés, il est fort. Je l’ai regardé tellement de fois… et je le regarde encore. Je vois vraiment mon parcours et même des détails, comme par exemple que j’avais maigri et maintenant j’ai pris. Si tu n’as pas d’équipe, tu ne peux pas y arriver, c’est impossible. C’est comme les astronautes, ils sont en haut, mais en bas, il y a une base avec des centaines de personnes qui bossent.

Un succès qui attise la curiosité des gens aussi, … Comment tu gères ces questions qui se posent sur toi, que tu évoques dans « Kietu »?
Je n’y réponds pas. Je pense que les gens ne peuvent pas réellement te connaître comme ça. Certains posent aussi des questions pour avoir des likeset pouvoir dire il m’a répondu mais pas pour me connaître vraiment.

Tu as l’impression que l’image de toi qui ressort de ces questions correspond à ce que tu essaies de faire passer dans tes textes?
Au début je me posais la question. Là franchement, je m’en fous. J’ai compris que personne ne te verra jamais comme toi tu te vois ou comme tu aimerais qu’on te voie. Donc, aime toi toi-même et peut-être que tu aimeras ton prochain. Décalage ou pas, je ne sais pas, je ne fais même pas attention. De toutes façons, finalement, je ne parle pas vraiment aux gens, je suis dans ma bulle. Et ils ne diront jamais du mal de moi en face…

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Pourquoi cette image du bonhomme de neige?
C’est parce que ceux qui parlent sont en train de se geler les couilles, pendant que moi, j’avance. Dans le sens: tu gèles parce que tu restes sur place. Un bonhomme de neige c’est aussi l’illusion d’un homme qu’ils essaient de créer pendant que de mon côté, je fais réellement les choses, je deviens vraiment un homme.

Ton ‘bonhomme de chemin’ a été très rapide, comment tu gères toutes les conséquences de ta notoriété?
Le succès a été super rapide, c’est chaud. Ca ne fait que neuf mois que j’ai sortiBatterie Faible. Ca a été assez violent mais si on me demande des selfies, je fais des selfies. Je ne suis pas méchant, c’est juste que parfois, je suis fatigué. Les gens sont cool avec moi, donc ce n’est pas dérangeant. Ils ne sont pas oppressants, il y a du respect. Je ne suis pas chosifié, ils ne me tapent pas dans le dos. Parfois je peux regretter le temps où je pouvais fumer mon petit truc, boire mon petit verre tranquille et sans pression sur les épaules. Mais j’y pense deux minutes et puis ça part.

Et pas de pression supplémentaire depuis le disque d’or de ‘Batterie Faible’?
Non parce que je n’ai pas peur de l’échec. La pression, je me la mets moi-même. Je suis plus nerveux quand je sens que je déconne, que j’aurais pu faire mieux… alors je capte l’ingé-son pour refaire un truc ou l’autre. Ce n’est pas la pression du public. Pour le troisième, je n’aurai pas non plus de pression. Si j’ai la pression, j’arrête.

‘Bonhomme de chemin’ ou pas, les radios et les médias belges ne suivent pas beaucoup… Tu penses que ton langage parfois cru peut te fermer des portes?
Bah, ça va, maintenant Macarena passe sur Skyrock (sourire)…Quelque part, tout le monde a les oreilles plus ouvertes. Il faut éduquer les gens à t’accepter tel que tu es… Ca ne sert à rien de faire l’inverse, de faire quelque chose que tu n’aimes pas juste pour qu’on t’accepte. Et puis, je ne suis pas cru pour rien. Bon, je peux dire salope salope salope, ça peut m’arriver pour me défouler (rires). Mais je passe en radio. Maintenant, je peux le dire. Bon, en France évidemment, ici pour que je passe… même si je fais un son qui s’appelle Fleur d’été et que je parle d’amour, je ne pense pas que je passerais. On n’est pas prophète dans son pays… c’est comme ça, ils sont en retard, peut-être qu’ils y viendront après, et diront on n’avait pas vu… Alors que clairement, on fait des vues, donc on nous voit très bien. C’est la culture d’ici, ils ne sont pas prêts. Ils pensent toujours que c’est un hobby, qu’on fait ça comme ça, que ça passera… alors que les enfants des enfants écoutent du rap et nos enfants en écouteront aussi. On fait succès quoi, je veux dire, merde… le son, il pète, il pourrait passer en radio. Ca changera ou pas, on s’en fout. Maintenant, avec Internet, tu sais balancer des sons sur Twitter et ça fait succès. Mais c’est toujours bien quand même de passer en radio, ça fait plaisir, tu te dis que tu as un coup de pouce.

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Quand tu parles du fumoir, c’est l’influence de l’environnement?
C’est le poumon d’un non-fumeur qui devient toxique comme celui d’un fumeur. Il est tellement resté dans un environnement malsain que finalement, il devient tout aussi malsain. C’est ce qui s’est passé, c’est ce qui se passe encore. Moi, j’étais un mec sympa mais on m’a détruit.

Dans la suite de l’extrait, on passe de la lutte contre l’environnement à la lutte entre soi et soi…
Pas seulement: avec la main sur le cœur, je parle du partage. Si je tends le bras, ce que j’ai déjà sur le coeur va tomber… et personne ne va m’aider à le ramasser. Donc je le garde pour moi, je ne partage pas. Mes rêves, je ne les partage plus parce que dès que je partage, on me dépouille. On casse souvent tes rêves. L’ambition dérange. Soit parce que les gens veulent ton bien et refusent tes rêves à l’issue incertaine. Mes parents voulaient mon bien, que je suive des études, que je vive le schéma classique, avec en vue une bonne pension etc… mais ce n’est pas la vie que je veux. Et d’autres personnes cassent tes rêves parce qu’ils sont juste jaloux et ne veulent pas te voir avancer.

Tu dis d’ailleurs que c’est « impossible de rester le même » avec l’argent et le succès
J’ai compris que ça ne servait à rien de rester le même. Si  je me suis autant battu, ce n’est pas pour rester le même. Le même, il n’avait rien en poche. On est là pour progresser, et parfois, progresser, ça enlève des qualités et ça amplifie des défauts.

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A plusieurs reprises tu expliques que tu ne te livres pas ou très peu, malgré des textes finalement introspectifs
Disons que je rappe pour ne pas en parler en fait. Il y a des choses que je peux rapper mais ça ne servirait à rien d’en parler avec quelqu’un. Il ne va pas comprendre ou il ne va pas vouloir comprendre.

Tu « parles tout seul parce que personne ne sait répondre… »
Oui. Autour de moi parce que les gens refusent de répondre, c’est comme ça, c’est le jeu. Et je n’attends pas Dieu non plus parce que Dieu parle à travers les gens mais les gens ne me parlent pas… donc finalement, il ne me parle pas non plus parfois.

On retrouve une autre contradiction vis-à-vis de cette réflexion qui habite tes textes: le besoin de rapidement minimiser par un ‘je m’en fous’ ou par un moyen de ‘couper le courant‘, comme la fumée ou la boisson
Je réfléchis beaucoup mais je cherche aussi des moyens pour ne plus réfléchir, sinon je pète les plombs. Mon cerveau bouillone tous les jours, j’ai parfois besoin de lâcher prise. Et il y a des choses sympas pour lâcher prise, donc je consomme ces choses sympas.

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Parmi ces choses sympas, tu dis que « les fessiers ont su consoler »… Mais je note une préférence pour les gros…
Les petits culs consolent aussi (rires). Tout console!

Plus sérieusement, tu parles souvent de femmes qui t’ont déçu, et il y a souvent un parallèle avec les ‘faux amis
J’ai connu toutes formes de trahison. J’ai connu des choses pas cool mais c’est le jeu, on m’a trahi, on me trahira… Mais c’est plus violent quand ça vient d’une femme, il y a les sentiments qui jouent.

Ce qu’on ressent, c’est que du coup, quitte à le regretter et faire danser la ‘macarena à tes sentiments’ contradictoires, tu fais du mal avant qu’on t’en fasse
Je crois que c’est ça, oui, bien vu. C’est un réflexe, mon mécanisme de défense.

Quand le thème tourne autour de l’amour, tu prends le parti de raconter une histoire très concrète (et pas vraiment heureuse). Il y a eu ‘Amnésie‘, et maintenant ‘Macarena
Je n’avais pas fait le lien mais oui, c’est vrai. De manière générale, avec le temps, j’ai l’impression que ma méthode d’écriture s’enrichit. Je reviens plusieurs fois sur mes textes. Avant, je pouvais écrire en une fois et j’enregistrais. Maintenant je reviens dessus et…  mais non, je ne vais pas te le dire sinon on va me voler mes méthodes (rires). Ca évolue mais par contre, j’écris toujours sur mon Blackberry. Je ne le quitte jamais, le jour où il lâche je suis dans la merde.

Le fait d’être devenu père pourrait changer ta manière d’écrire?
Non, cest tellement personnel que rien ne pourra changer mon écriture. Les thèmes, oui, mais l’écriture, non, c’est comme quand t’es gaucher, tu ne peux pas décider de changer de bras. Mais ça fait plus de choses à raconter… les gazouillis, le fait qu’il me chie dessus parfois… il y a des nouvelles punchlinesque je peux sortir.

Et  ta manière de voir le monde?
Non, en fait, ça me pousse surtout à être réellement moi-même, pour que lui aussi se sente bien. Quand on joue un rôle, je pense que l’enfant le ressent, d’une certaine manière. J’essaierai de rester vrai, et si il fait une bêtise, d’expliquer pourquoi ce n’est pas bien mais aussi de lui expliquer que dans la vie, il doit réfléchir par lui-même. Mais bon, il vient de naître hein, j’ai le temps.

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Dans « Kin la Belle », quand tu parles de Kinshasa, certains passages pourraient être une manière de parler de toi aussi
Oui et non. Oui en général mais moi, je peux encore compter sur mes parents. Ce n’était pas spécialement prévu pour cet album mais je voulais enregistrer une chanson pour Kinshasa. J’étais très content quand j’ai reçu la prod’, j’ai tout de suite su que j’allais parler de ça. J’ai dit: ça, je le mets dans l’album direct. En plus, quand j’ai écouté la prod’ il faisait beau… j’étais vraiment content. J’écoute beaucoup de rumba congolaise en plus, mais surtout les vieux titres.

Tu reçois des retours du pays?
Apparemment là-bas, c’est un carton, c’est la folie, je suis content. J’y suis déjà retourné plusieurs fois, mais jamais assez longtemps. Avant, il y avait l’école, maintenant, il y a la musique… mais ça fait du bien. Mes parents sont là-bas, donc je m’informe, je fais attention, je demande surtout des nouvelles de la population.

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L’album se conclut avec le complexe et conceptuel « Une âme pour deux » mais aussi par une référence à la musique, « qui t’a sauvé »
Je continuerai tant qu’il ya de la musicalité en moi, même pour d’autres si il le faut. Et j’écoute toutes les prods qu’on m’envoie, 5.000 pour cet album, même de beatmakers inconnus. Et ça continue, ça ne s’arrête pas. C’est libre, il y a une adresse e-mail, ils m’envoient leurs sons. Elle a saturé plusieurs fois d’ailleurs, je crois que je vais devoir payer un abonnement gmail…

Et tu choisis seul?
Je décide toujours seul. C’est moi qui écrit, c’est moi qui vais défendre mon projet devant les gens donc je n’écoute pas les avis, ça ne sert à rien, si j’aime pas, j’aime pas. On peut me dire: ça, ça va faire un tube, si j’aime pas, j’aime pas. Ce tube-là, c’est moi qui vais devoir le chanter, personne d’autre, et me coltiner un son que je n’aime pas pendant les shows… même si ça pète, que ça fait  des millions d’euros, je ne l’aimerai quand même pas! C’est de l’art, quoi. Imagine qu’on demande à un peintre de peindre un tableau qu’il n’aime pas, ce n’est pas possible.

Tu as fait appel à Nk.F pour cet album, l’homme derrière le son de PNL
Il a une vision, une qualité de mix, exceptionnelles. C’est très fort. Moi, je l’entends, et je pense que les gens l’entendent aussi. Ca passe par des effets, des voix derrière qu’on a essayé de travailler, des double-voix etc. J’ai une vision des choses mais parfois arrêtée, alors que lui, il connaît les outils, il m’apporte ses connaissances, c’est énorme. Et on va rebosser encore ensemble.

Tu as récemment annoncé un concert à Forest National le 20 octobre prochain mais tu as encore peu d’expérience sur scène, c’est quelque chose qui peut te faire peur?
Non, je vais voir si je vais me planter ou pas. Je me prépare bien sûr, mais je n’ai pas peur. Je n’ai jamais fait de scène mais je n’avais jamais fait d’album non plus et ça ne m’en a pas empêché (sourire). Et puis si je me plante, j’apprends, c’est pas grave. Quand je suis monté sur scène à Bercy (en première partie de Booba, ndlr), j’ai tout de suite senti que je n’avais plus la frousse. Et il y avait quand même 24.000 personnes. A partir du moment où tu n’as pas peur, qu’est-ce qui peut t’arrêter, à part toi-même?

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 16 mai 2017)

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