Vous sentez cette odeur? C’est le napalm, fils

Ledé Markson, anciennement Le Dé (tout court), a sorti le 7 avril dernier « Napalm », EP de 6 titres à l’intro apocalyptique, qui respire les rues liégeoises au petit matin, « et il n’y a rien d’autre au monde qui ait cette odeur-là« . L’année dernière, le rappeur s’était déjà fait remarquer avec « Delta Plane » avant de muer pour franchir un nouveau palier et replacer Liège sur la carte du rap francophone.

Le phrasé collé à la musique, la voix de Ledé Markson a pris une nouvelle dimension avec « Napalm ». Plus construit que son prédécesseur « Delta Plane », ce nouvel EP garde les aspérités qui font la beauté brute du genre, et l’identité organique « métissée » qui fait la spécificité du Dé, toujours capable « d’être à la fois Yin et Yang », de passer de « Nitro » – qui s’ouvre sur la phrase la plus célèbre d’Apocalypse Now » –  à « ALZ » sans que le fil conducteur ne se rompe. Avec en ligne de mire « l’espoir de pouvoir aller jouer un jour à Johannesburg, à Soweto » et en exemple « Samuel Eto’o », pour sa carrière de joueur grand voyageur (et pour la rime).

Plus je passe du temps dans mon 4, plus j’étouffe

Bruxelles est peut-être arrivée mais elle n’est pas la seule ville où poussent des talents. Et si Liège est important, c’est qu’elle est historiquement liée à l’histoire du rap belge, ne fût-ce que par la compilation « Fidèles au Vinyl » (dont nous vous parlions ici) ou la moitié de Starflam. De nombreux autres ont suivi, et si l’on augmente un peu le périmètre (que le Liégeois nous pardonne cette facilité), on peut encore citer parmi les plus anciens La Tourbe, Aral et Sauzé ou encore Dope Skwad.

Si le « 4000 » est important quand on parle du « Dé », c’est surtout parce qu’il y revient souvent dans ses textes, dans une relation amour-haine dont il nous parle avec un sourire chaleureux très wallon (que le Bruxellois nous pardonne ce cliché): « C’est un sentiment d’étouffement quand je suis à Liège. Quand je viens à Bruxelles, c’est un peu comme si c’était la grande ville… Je sais que je ne vais pas rencontrer quelqu’un que je connais. Chez moi, je sais que je suis là et je sais qui va être là. Ca fait 24 ans que j’y suis, c’est plus dur d’être surpris. Mais ça arrive encore, j’aime bien ma ville… et en tant que Liégeois je la trouve plus belle que Bruxelles, » sourit le Dé.

« Ce que je me dis, c’est: si je ne le fais pas, qui va le faire? C’est du matraquage: je veux que tout le monde sache d’où je viens. Les rappeurs liégeois n’en parlent pas, ils y sont. Et souvent on y reste. Dans les open mic’, ça ne parle pas vraiment de notre ville. On va le sentir, ça va puer Liège, mais on n’a pas forcément envie d’en entendre parler, c’est plus: parle-nous d’autre chose! Moi, non: je vais te parler de Liège comme personne n’en a jamais parlé. J’espère même, modestement, être l’éclaireur, montrer comment ça se structure à BX. Les Bruxellois ont compris la promotion: on est là, vous allez nous voir. Nous, on sait moins se vendre… »

White trash à moustache

Avant d’être Ledé Markson, le rappeur de 24 ans était Le Dé depuis presque huit ans de rap, et signait ses instrus par Markson. Le Dé pour ses six facettes (écoutez Triple Bicéphale pour aller plus loin) plus que pour l’homme-dé de Luke Rhinehart et comme Damien, son prénom. Markson parce qu’il est le fils de Marc et que ça sonne bien.

En plus d’un « nom de famille » et d’une recherche Google simplifiée, Ledé a ajouté un univers visuel à sa musique, lui qui disait il y a peu à ses auditeurs qui en réclamaient « qu’écouter avec ses oreilles suffisait. » Les cheveux (et la moustache) ont poussé et des clips avec caravanes ont éclos, accentuant son côté white trash tendance rappeur hipster. « Le délire de Napalm, c’est un peu lié à ce côté white trash, » nous explique Ledé. « Dans le sens: c’est la guerre, on n’a plus le temps pour l’apparence, on est un peu négligé, on fait notre truc, seuls face à nous-mêmes. Puis le visuel, c’est aussi pour changer, pour se renouveler… et il y a aussi du second degré, je rigole quand je vois mes clips. J’essaie de faires choses sérieusement mais sans me prendre au sérieux. »

Cas social, marginal, white trash… il ne revendique rien mais ça lui convient, lui qui dit faire « de la musique de cassos pour les bourgeois ». « Pour moi le rap, c’est la rue, et je me considère comme un cas social. Je ne rentre pas forcément dans les normes, les codes de la société… C’est ça, pour moi, un cas social. En plus, le rap est aussi une musique marginalisée. Mais d’un autre côté, j’ai beaucoup de public bourgeois – entre guillemets – et je les aime mesbourgeois. Ils écoutent du rap et c’est fort: il y a un mélange, je peux être écouté par tout le monde. Je remarque même que ce sont eux que je vois le plus et qui bougent le plus, » poursuit le rappeur. « White trash, chômeur d’un film des frères Dardenne… ça me va. Le DJ du 77 m’a dit: t’as réussi à rendre beau le laid. J’aime bien cette idée, dans une période où on veut que tout soit lisse et propre. La vie, c’est pas tout lisse et propre, comme on veut nous le faire croire sur Snapshat ou Instagram. »

PS

Comme toutes les grandes villes, Liège n’est pas toujours propre non plus et se voit même réputée pour son problème de drogue, que Ledé Markson évoque notamment dans « PS », « parce qu’il fallait bien qu’il écrive une chanson » sur sa ville. « Quand on dit Tox City, on prend ça avec humour, ça fait un peu la zonemais c’est comme partout au final. Par contre à Bruxelles, tu ne vois pas des gens qui se piquent en plein jour. A Liège, ce n’est pas tout le temps mais on a tous le souvenir d’avoir vu un tox se piquer. Ils font partie du paysage, je ne les juge pas, ils font leur vie, c’est un peu folkorique et ça montre une réalité. »

« PS » ou pas, ne croyez pas que l’on parle politique, si ce n’est quand on parle prix du ticket de bus: « C’est un gros problème ça! », rit Ledé. « En plus, le temps que j’écrive le texte, puis avec l’enregistrement et la sortie, le prix a encore augmenté. Faut que je réduise le plus possible le processus pour être d’actualité (rires). Après, il faut payer, je comprends… pour moi, il faut que les transports en commun soient gratuits mais je n’ai pas encore assez de pouvoir pour décider ça. En fait, le titre PS, c’est les initiales de Piège et Siège. C’est un peu les rimes typiques du rappeur liégeois qui débute, donc voilà, ce que je dis c’est que je vire les trucs bateau comme ça, c’est fait. Et la beauté de la chose, c’est que j’ai réalisé que ça faisait aussi Parti Socialiste bien après! A la base, c’était aussi pour Post Scriptum, comme une lettre que j’écris à ma ville… Et sachant que Liège, c’est le PS, je me suis dit: il n’y a pas de hasard. »

Si les paroles ne sont pas politiques, elles finissent par dessiner les facettes du rappeur, diplômé de HEC, qui écrit toujours seul, dans sa chambre, qu’elle soit à Liège, à Madrid (où il a fait un stage) ou au Mississipi (où il est parti en Erasmus). C’est d’ailleurs dans ces deux derniers lieux qu’il a écrit les très liégeois « 4-Zoo » et « Liège, liège. » Sortir de « sa chambre » et « sa planque » parce qu’il n’a plus le « temps », traversent d’ailleurs « Napalm » et c’est ce qu’il a fait il y a deux ans, en s’associant pour de bon avec La Brique et d’aborder sérieusement la musique.

Un gros steak

Dans cette chambre, il fût d’abord apprenti musicien, puis beatmaker (il a signé les sept prods de « Delta Plane » et la moitié de celles de « Napalm »). Ledé Markson revendique ainsi une musicalité parfois absente des récentes productions francophones. Un EP pensé aussi pour la scène, avec des « vrais » instruments et même des guitares très rock pour le titre « Nitro ».

« Mon premier instrument, c’est la basse. Dans Beurre de Marrakech et Triple Bicéphale, c’est moi qui en joue. Quand j’étais plus jeune, j’étais à fond sur les Red Hot, c’est Flea qui m’a donné envie de faire de la basse. J’aime bien ce côté rock qu’on perçoit, jamais je ne me serais dit qu’il y aurait un côté rock dans un de mes morceaux. C’est cool, même moi ça me surprend, c’est ce que j’aime. Plus tard, j’ai appris que Dr Dre utilisait toujours des vraies basses sur ses albums. Personnellement, je suis dans une phase où je ne peux pas écouter tout un album sans vrais instruments… et en plus les vrais instruments, ça ne se démode pas… »

« Avec Delta Plane, j’ai nourri les gens », nous raconte encore Ledé lorsque nous le quittons. « C’était un putain de steak. Tandis que Napalm, ça ne dure que 22 minutes, ça te laisse sur ta faim et du coup ça te donne envie de plus. Là, j’ai déjà plein de morceaux prêts pour la suite mais je vais bien choisir et attendre un peu, me laisser un peu de répit. Faut quand même le manger, le Napalm. » Et que reste-t-il après le passage du napalm? « Cette odeur d’essence plein les narines sur toute la colline, comme l’odeur…de la victoire. »

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 20 mai 2017)

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