Les six naissances du rap belge

Le rap belge, plus de 25 ans au compteur, est né aux yeux du monde médiatique francophone en 2016. Comprenez quand la France a découvert que ce n’était pas forcément un sujet de plaisanterie, a mis en valeur quelques-uns de nos artistes, et que, du coup, la Belgique a elle aussi commencé à s’en rendre compte. Mais si l’on part du principe que le ‘rap belge’ (ou plutôt le rap belge francophone) est enfin né médiatiquement en 2016, ce n’est en tout cas pas dans une bulle temporelle isolée. Il a « explosé » au terme de contractions longues et douloureuses, pendant que son grand frère français grandissait sans trop regarder ce drôle de faux-jumeau. Toute cette semaine, à l’occasion de l’exposition « YO! Brussels Hip-Hop Generations » au très sérieux Bozar, retour subjectif (et non exhaustif) sur les six naissances du rap belge, et son miroir français indispensable à son éclosion, avec une playlist associée à chaque fin de chapitre.

1. Le faire-part officiel

Je veux succès mais Paris c’est loin d’ici, si si, rappait Damso en 2016. Même si le Thalys est devenu le chemin le plus court entre Bruxelles et Paris depuis que la Belgique exporte ses talents, les tickets pour l’emprunter restent en effet rares. Pourtant, fin janvier 2016, on peut lire un peu partout: « 2016, l’année du rap belge? » Et depuis, les articles sur la « hype du rap belge » continuent de fleurir, jusqu’à l’indigestion.

C’est l’Agence France Presse qui installe ces mots sur le phénomène en janvier 2016. A l’origine de cette dépêche française, republiée des dizaines de fois telle quelle: Les Inrocks. Le magazine place quelques jours plus tôt le rappeur bruxellois Hamza, responsable de « La Sauce » et né après l’arrivée du mouvement hip-hop en Belgique, dans sa liste des « artistes à suivre ». Conséquence: des articles dans la presse généraliste qui multiplie les articles globaux sur le « phénomène » et des débats parmi les pointures françaises du milieu.

La rap belge serait donc né en 2016? Si les acteurs du mouvement s’accordent sur le réel changement qui s’opère depuis quelques années, avec des salles remplies et un auditoire enfin élargi, ce n’est pas la première fois que le mouvement accouche. Aujourd’hui, Hamza, Roméo Elvis et, surtout, Damso(disques d’or et même de platine en France, le vrai succès belge de ces derniers mois) ont traversé la frontière mais il y a eu des précédents: Benny B, James Deano et Stromae. Tu vois pas le rappeur? Je vois pas le rapport: avant de rimer dans « L’école des fans » et devenir le premier rappeur en français à l’Olympia, B.E.2N.Y.B. était un B-Boy pionnier de Molenbeek. Avant de devenir humoriste à temps plein, Deano a fait ses armes sur de nombreuses mixtapes et l’effronté « Branleur de service ». Et avant de vendre des disques par semi-remorques, Stromae a commencé par rapper à l’ancienne et à Bockstael, le même quartier que Hamza.

Le tournant

Les années ’80 voient débarquer le break, qui fera plonger une poignée de Belges dans un mouvement balbutiant aux Etats-Unis et inexistant en Europe. « Des extra-terrestres » qui déambulent avec bombers satinés, colliers scintillants, et sneakers king size rapatriés de l’étranger, qu’on regarde avec une méfiance amusée. Le graffiti prend aussi rapidement une grande place pour influencer durablement le rap belge, nombre de ses premiers représentants étant issus directement de la scène tag.

Mais pour acter la naissance « officielle » du rap belge, il faut remonter à 1990 et la sortie de la compilation B.R.C., ou en version longue « Brussels Rap Convention Volume 1 – Stop The Violence ». Un projet CD et vinyl qui fera office de faire-part, commandé par le label Indisc Belgium à Defi J.

Pourquoi ça change la donne

En 1990, même le rap français n’existe pas encore sur disque. Il faudra attendre la première compilation du genre, « Rapattitude », qui regroupe déjà NTM et Assassin, entre autres. Mais la mythologie du rap belge veut que la compilation B.R.C. soit le premier disque de rap francophone, sorti quelques mois avant son miroir français, aux qualités et défauts identiques. Aux manettes: Defi J, un parrain du mouvement toujours actif aujourd’hui, qui y invitera quelques-uns des rares premiers rappeurs et fondera ensuite avec Fourmi (alias DJ Phil One) et d’autres pionners le « chapter belge » de la Zulu Nation. Les thèmes sont d’ailleurs très Zulu et paraissent aujourd’hui naïfs, alors qu’ils sont l’essence même de la culture hip-hop: « Peace, Love, Unity and Having Fun », et puis la drogue, le racisme, la violence, les quartiers. Le rap belge, et a fortiori le hip-hop, a désormais son acte de naissance certifié. En résultera aussi le premier clip: « Fly Girl ».

Mais aussi

Après B.R.C., suit une deuxième compilation fondatrice en 1993: « Fidèles au vinyl », depuis Liège avec l’appui de jeunes Bruxellois, où l’on retrouve de futures stars: Akro pose avec Mr R. sous le nom de Malfrats Linguistik, Baloji sous le nom de Serge MC, Seg est associé à DJ Mig One sur plusieurs titres et on croise le H Posse: mélangez le tout avec Kaer et l’Enfant Pavé pour obtenir Starflam.

« La compilation Fidèles au Vinyl, c’était une idée de la Maison de jeunes de Thier, un quartier au-dessus de Liège, qui nous a proposé d’enregistrer un disque, » nous avait expliqué DJ Sonar (à qui nous avons consacré un portrait ici). « On avait tous écouté BRC et ça nous avait marqués. (…) C’était aussi l’époque du Represent de Nas, donc évidemment est arrivé en Belgique une petite rivalité entre les villes, du represent. Et quand tu ne venais pas de Bruxelles, tu n’étais pas toujours accepté – entre guillemets – par certains, qui jouaient là-dessus. Mais nous on avait Akro qui venait de BX et Balo qui venait de Liège. On venait des deux villes, ça changeait la donne. Les petites tensions entre les deux villes, ça c’est réglé version hip-hop, au micro et sur les murs, jamais en bagarre. »

 
Mais vous êtes fous?
Parallèlement, le péché originel qui collera longtemps aux semelles du rap belge finit disque d’or en Belgique et en France. Avec un refrain cartoonesque tiré de Capitaine Flam et un son trempé dans l’eurodance cheap de l’époque, « Mais vous êtes fous? » retentit partout, des kermesses wallonnes au top 50 français. Flanqué de son ami danseur Perfect et de DJ Daddy K, magicien de la Technics toujours respecté à ce jour, Benny B donne d’emblée au rap belge l’image réductrice d’une blague version Coluche. Mais Daddy K le pionnier est par ailleurs également de l’aventure B.R.C., preuve du grand écart dont il est capable et d’une réalité locale plus complexe que l’image qu’on en retient. C’est aussi le cas pour le groupe Kiwi, moins présent dans les mémoires, mais qui surfe sur la même vague avec un très jeune Sly Dee au micro. Quelques petits tubes plus tard, il claque la porte et retourne dans l’underground qui lui convient mieux pour se retrouver sur… « Fidèles au vinyl ».

Il y a par ailleurs une autre présence notable sur la compilation B.R.C.: Rayer, membre de RAB dont le groupe De Puta Madre se fera le porte-parole. En 1994, le maxi « Zorolerenarr » commence à faire du bruit, avant un album qui actera la deuxième naissance du mouvement.

2. Un posse massacre

1995 est une année charnière pour le rap français: la BO de « La Haine » marque durablement les esprits et signe ses polémiques (avec le « Sacrifice de Poulets » de Ministère AMER), NTM sort sans doute son meilleur album avec « Paris sous les bombes », comme Assassin avec « L’homicide volontaire », et Akhenaton publie déjà son premier album solo « Métèque et Mat ». La Cliqua, Tout Simplement Noir, Expression Direkt, Les Sages Po’ et toute la clique Time Bomb finissent d’élargir le rap au-delà de MC Solaar. Chez nous, c’est cette année là que ça pète avec « Une Ball dans la tête », l’un des premiers et rares albums cultes du genre.

Le tournant

Après l’acte officiel signé B.R.C., le véritable accouchement a eu lieu en ’95 à Schaerbeek, code postal 1030, d’une mère graffeuse et d’un père rappeur. Si le rap est rapidement devenu la vitrine du hip-hop, c’est en effet dans le ventre du graffiti que se forment les premières rimes belges, avec une influence qui persistera longtemps.

Regroupant à l’origine une quinzaine de tagueurs de Schaerbeek et Molenbeek (pour finir à plus de 50), SozyOne Gonzalez et Smimooz Excel intègrent fin ’89 le collectif RAB pour finalement former avec Rayer (et un temps Uman) le groupe De Puta Madre. Un nom ramené par Sozy, plus pour le sens « c’est trop bien » que « nique ta mère », déjà entendu quelque part. « On était dans le délire de sublimer tout ce qu’on faisait, on était des empereurs magnétiques qui débarquaient d’un monde à part… des mecs qui brillent quoi, » nous raconte Smim. « Finalement Uman a intégré le groupe vers ’91 et il a ramené le plan pour sortir le premier maxi (Zorolerenarr, ndlr) sur Noise Product, un label de punk indé suisse… » Celui-ci atterrit finalement dans les bacs en ’93, l’une des premières sorties indé propres, hors compil’. En ’94, sort « La P.R.I.M.E.R.A. » et puis le fameux album.

Bruxellois jusqu’à l’os dans le verbe et dans le style Rien à Branler, De Puta Madre y pousse l’outrance hardcore jusqu’à la caricature sous influence, en français, argot bruxellois mâtiné d’arabe de rue, espagnol ou anglais, sur des mélodies sombres et lancinantes signées Smimooz Excel. Ce dernier y pose aussi ses textes axés freestyle rien à foutre, aux côtés de SozyOne Gonzalez (devenu un grand de la peinture et du graff) et de Rayer (déjà croisé sur la compilation B.R.C., toujours actif aujourd’hui mais aussi organisateur de soirées). Le Gantois Grazzhoppa apportera la touche finale et une ouverture au monde flamand.

Pourquoi ça change la donne

Alors que le rap se voit obliger par le public extérieur d’endosser un rôle social, un « posse massacre » scandaleux, une « famille de fous » sans message politique ou logorrhée plaintive rue dans les brancards. A l’encontre d’intentions qui ont longtemps parasité un rap belge trop uniforme, ficelé dans une culture de l’ASBL sociale sans doute utile mais aussi trop présente et limitée, quand le rap français prospérait déjà par sa mauvaise attitude cinématographique (qu’on y adhère ou non).

« A la fin des années ’80, il y avait déjà ce côté social, aider les jeunes avec des ateliers… » nous explique Smimooz. « Mais nous on s’est retrouvé directement dans les réseaux qu’on voulait atteindre, on a fait des gros concerts, des festivals ou des shows dans des clubs. C’est ça qu’on voulait, pas faire du rap social pour aider les jeunes. Ca dénature le délire premier de l’artiste, qui se retrouve à faire des trucs pour les rares subsides. On n’a jamais été dans ce trip de rendre le truc accessible. Au contraire, on préférait rester inaccessible, que les gens se disent mais qu’est-ce que c’est que ce truc. Plus on était barjots, plus on était contents. »

« On n’a jamais cherché à vendre ou à plaire mais à faire des trucs qui nous faisaient rire, nous d’abord. On s’est jamais dit ouais on va devenir des stars. Le rap new-yorkais nous parlait beaucoup et c’était très freestyle, très imagé… abstrait en fait: dire 10.000 trucs en une seule phrase. Même si on peut paraître cru ou vulgaire à certains moments, c’est de la feinte. On s’est jamais pris au sérieux, on avait juste envie de faire de la musique qui déboîte. On écrivait freestyle: je faisais un beat, Pablo (SozyOne, ndlr) écrivait un texte… on n’a jamais commencé un truc en se disant: on va faire une chanson sur la drogue. J’ai toujours pensé que pour vraiment toucher les jeunes, il faut aller dans leur sens et les aiguiller, pas jouer à l’éducteur. »

Un « C’est arrivé près de chez vous » du rap belge qui fera date avec 15.000 ventes, et, autre fait nouveau, convaincra même les Belges à l’éducation rock (qui tenaient la musique à l’époque) et/ou techno de se pencher sur le cas PM, jusqu’à être les premiers rappeurs francophones à fouler les scènes de Torhout/Werchter ou du Pukkelpop. « En fait, on est des punk. J’ai jamais été hip-hop soin avec une belle voiture et tout ça, je suis complètement punk dans mon approche. »

Se met ensuite en place 9mm Recordz, qui accueillera peu mais bien, et sortira la compilation « Calmage » en 1997, subsidiée par la Communauté française, avec la crème de l’époque à la sauce RAB. On y croise notamment Lickweed, L’Armada ou BigShot pour le classique « Case des 27 s », balayette ésotérique tendance illuminati. Cet autre collectif de graff star de l’underground se lance dans le rap via la voix de Preachamat, crâne rasé et flow rocailleux à l’avant-garde de son époque. Celui-ci est resté l’une des figures souterraines les plus respectées, le cas typique du « rappeur pour les rappeurs », pas forcément connu du grand public, à l’instar de Dany Dan ou Ill en France.

Mais aussi

En face de l’écurie 9mm, le crew Souterrain, en ligne directe de la même commune de Schaerbeek, sort cette même année 1997 sa tout aussi mythique « Phat Unda Compil ». Deux groupes voisins mais à l’optique différente qui, à l’époque, se tireront parfois dans les pattes. Les fers de lance sont Les Vils Scélérats, versant rap du collectif de tagueurs qui a ravagé chaque coin de Bruxelles avec sa signature directement reconnaissable: CNN. Emmené par le tenace et toujours très actif Rival, un temps passé par RAB, Manza l’accompagne au micro et DJ Le Saint aux platines. Les Vils Scélérats laisseront ensuite la place à CNN 199, avec toujours Rival, mais cette fois épaulé par Djam Le Rif et Ali Pacha. Précurseur dans les connexions européennes, présent sur le terrain social et musical, Rival Capone se distingue aussi lors des battles, dont la première qu’il gagne en 1996.

CNN est au moins aussi important que De Puta Madre dans l’histoire du rap belge, mais se situe sans doute davantage dans la continuité et la longévité. Dans l’écurie CNN, le rap se fait en effet haut-parleur contestataire de la rue et revendique un rap engagé et militant, au contraire de PM. Mais Bruxelles est petit, surtout le milieu hip-hop de l’époque, et l’on retrouve sur Calmage et la « Phat Unda » quelques mêmes têtes, comme Kaer (de Starflam, qui y fera son opération Starflam officielle), Lee Kwidz et même… CNN. Defi J est aussi présent, tout comme B’n’S et surtout les funky Onde De Choc (11 membres à l’origine), dont Pitcho s’échappera en solo et offrira quelques années plus tard un double hymne à Schaerbeek, face est et ouest, avec son « District 1030 ».

Outre ces deux compilations, le vaisseau Starflam est en approche, et Defi-J et Pee Gonzalez marquent un peu plus de leur empreinte le rap belge en sortant en 1996 respectivement « Le rap appartient à ceux qui y pensent » et « Whuz The P ». De quoi annoncer une pluie de disques et de juteux contrats comme en France? Pas vraiment, la Belgique reste à la traîne, la faute à un milieu du disque et des médias peu ouverts, à des subsides rares mais souvent essentiels, et à un public qui reste restreint.

 

3. L’ère des mixtapes

Après le faire-part officiel et Schaerbeek en force, arrive 1998. Alors que le Suprême NTM a déjà sorti son dernier album studio, que « L’école du micro d’argent » a déjà ensorcelé des millions d’oreilles, que « l’âge d’or » n’en finit plus de consacrer des groupes comme Arsenik, 2Bal 2Neg, les X-Men, la FF, Oxmo, Lunatic, la Mafia K’1 Fry…. et que le Ministère A.M.E.R. est déjà un souvenir, la Belgique sort encore des disques au compte-gouttes (voir épisode précédent) quand son voisin est boosté par la loi Toubon, qui impose un quota de 40% de chansons françaises sur les radios depuis 1994. Preuve du manque de moyens dans un marché minuscule, le renouveau arrive en Belgique par deux mixtapes fondatrices.

Le tournant

Il y a d’abord la mixtape « Les Gens d’Armes », initiée en 1998 par DJ HMD suite à une affaire qui secoue le pays: la mort de Semira Adamu, étouffée dans un avion par trois gendarmes belges lors de son expulsion vers le Nigeria. Elle regroupe des dizaines de MC’s (CBC, Homicide Verbal, Starflam, LPC…) aux qualités inégales dans une formule artisanale. Des nouveaux noms et des quartiers émergent, sur fond de revendications militantes sur face B. Fait a priori étonnant, ce sera au final la cassette la mieux écoulée (plus de 5.000 exemplaires uniquement en cassette et 600 en réédition CD) du célèbre DJ.

Pourquoi ça change la donne

Si « Les gens d’armes » est un tournant, c’est davantage par son impact que par ses qualités intrinsèques. Le rappeur Convok nous le résumait par un lucide mais cruel: « Il y avait des bons trucs mais je me suis dit, si eux peuvent le faire, moi aussi je peux le faire. » Les cassettes circulent dans les rues et les écoles, se vendent et sont copiées des milliers de fois. Elles installeront des anciens, lanceront quelques nouveaux et, surtout, motiveront la génération qui aiguise ses armes dans l’ombre, désormais au courant qu’on peut faire du rap en français même quand on est Belge.

« Pour moi, cette cassette restera ma fierté. Elle a marqué l’époque et marque encore aujourd’hui. Elle reste indétrônable, » nous racontait HMD. « Par le bouche à oreille, j’ai fait un appel à tous les DJ, tous les rappeurs, des jeunes ou pas, Flandre, Bruxelles, Wallonie, tous ceux qui voulaient participer pouvaient venir poser un couplet et un refrain. Je n’ai pas fait de disctinction entre bons et mauvais, connus et pas connus. J’ai eu toutes les grosses têtes de l’époque et des petits jeunes, dont certains sont encore là. D’autres étaient moins bons mais ce n’était pas grave, mon but c’était de donner la chance à tout le monde. J’ai eu de très bons retours, même en France on me l’a demandée! Le deal avec les autres DJ, c’était: moi je la fais au prix de revient et vous, vous vous payez vous-mêmes. Du coup, tout le monde l’a boostée au maximum. En plus, il y avait une vague de stickers à ce moment-là donc tout le monde en collait partout. »

Mais aussi

L’année suivante, Rival enfonce le clou avec la mixtape « 50 MC’s », un peu plus qualitative mais toujours dans l’artisanat, qui regroupe des rappeurs reconnus et des débutants, tels CNN évidemment mais aussi La Tourbe, Ekol U, La Resistance, Sly Dee, Influx Nerveux, M’Pro, B’N’S, Koup de Poker (Aral & Sauzé), Pablo Andres…

D’autres mixtapes fleurissent dans ce même sillage (voir playlist sous l’article), ainsi que des cassettes démo mémorables. Le collectif de graff P.50 sort sa street-tape « Point Cinkante » avec les imparables « BXXL » ou « La nuit des longs couteaux », Sly Dee  se rappelle à notre bon souvenir avec « BX sur Crime », puis avec « On fout l’bordel », épaulé par Hoomam de l’Influx Nerveux. Les deux MCs avaient déjà croisé le fer sur le freestyle « Les 7 mercenaires », face B du maxi « Retiens » de Bienvenu & Sonar. Incantation lâche « Un coup de plus » remarqué et La Tourbe lance deux « Alerte » du côté de Liège. Un peu plus tôt, Lickweed (composé de Uman et Kray-Z) avait posé leur style « Waterproof MCs. » Entre autres…. Skaa & Barok séduisent et leur ancien acolyte de Profil Bas, un certain James Deano, commence aussi à beaucoup faire parler.

La Sonora

Dans le même temps, le groupe bruxello-liégeois Starflam, fruit bien structuré du H-Posse et des Malfrats Linguistiques, pose sur ces mêmes mixtapes mais, grâce au titre « Ce Plat Pays », atteint dès son premier album en 1998 (et son légendaire freestyle « Mic Smokin ») la reconnaissance nationale et quelques lauriers internationaux. L’album suivant, « Survivant », sort via EMI en 2001 et se vend à plus de 60.000 exemplaires. Du jamais vu depuis Benny B, ce qui vaudra au groupe un statut de nouveau chef de file et un succès durable. Mais aussi, corollaire de ce succès, quelques détestations plutôt injustes d’une partie public underground, qui navigue loin de l’image polissée de Starflam.

Starflam passe la frontière mais il y a d’autres sorties sur disques. Rival sort son maxi « Idéaliste » suivi par le revendicatif album « De la rue à la scène », distribué par Sony et qui invite quelques gros noms, dont, fait rare à l’époque, le Français Akhenaton. Manza, son ex-partenaire des Vils Scélérats, sort « La dernière page », De Puta Madre leur deuxième album « TechnikStonic » et Pitcho son « District 1030 » avant l’album « Regarde comment » en 2003. CNN199 sort son classique album éponyme, Le Chant Des Loups se poste comme fer de lance d’une nouvelle école de la rue et sort de son côté le EP « Le Chant Des Loups débarque », suivi à peine un an plus tard par l’album « L’Allégorie du Ghetto », sur lequel on croise notamment James Deano ou les Français Youssoupha et Sefyu.

Mais il y a surtout de nouvelles écoles qui poussent et se bousculent derrière, avec 2004 en année charnière.

 

4. Faux départ

2004. A la même heure, les voisins français ont déjà consommé leur « âge d’or » et des albums « cultes » par wagons. Skyrock a acté sa mue rap, les médias spécialisés côtoient les articles de la presse généraliste, des rappeurs s’invitent à la télévision pour le meilleur et souvent pour le pire…. Les moyens et les structures sont là. Pourquoi le Belge consommerait-il du cinéma réaliste fauché quand des blockbusters sont à portée de main? Sans même parler du rap américain et sa cousine mielleuse R&B, omniprésents dans les téléviseurs, les voitures et les clubs ou du courant rap « alternatif » qui élargit le spectre français avec TTC, La Caution, les Svinkels et cie.

Mais ici aussi le prisme s’élargit et si la passion finit parfois par s’éteindre chez certains, lassés de combiner boulot et sessions studio nocturnes sans relais médiatique ou structurel, les appétits s’aiguisent chez les petits. Et c’est toute une portée de chiots aux dents longues qui débarque au début des années 2000, quand, au-delà de la frontière, Booba change durablement les règles du jeu en décrétant que, ça y est, le hip-hop français peut reposer en paix.

Le tournant

Une nouvelle scène biberonnée à la belle époque émerge en force. Toutes les communes de Bruxelles et tous les quartiers des grandes villes voient des MC’s aux nouvelles influences (françaises) émerger. Si le funk, l’électro, le rock, le rap américain naissant influençaient les générations précédentes, les MC’s belges avalent désormais du rap depuis le début de leur éducation musicale. Parmi le foisonnement, on peut épingler les Bruxellois de l’Ultime Team qui frappent fort avec la sortie de « Umoja » en 2004. Kobra, les frères Rellik et Nixon, leur cousin Ades, SankaMan, et Convok, dernier en activité aujourd’hui en tant que rappeur, touchent leur génération en naviguant entre introspection, punchlines et story-telling.

Pourquoi ça change la donne

Pourquoi « Umoja » plutôt qu’un autre? Parce que cet album avait sans doute la carrure pour ouvrir la voie à d’autres projets aussi « carrés » et lancer toute une nouvelle génération foisonnante. Pas vraiment hardcores, parfois joyeux, sans être pour autant déconnectés de la rue belge, les rappeurs d’Ultime Team avaient le tempérament pour toucher à la fois les amateurs, les kids et un plus large public. L’énergie et la plume clairement élevées au rap français, mais qui crient Bruxelles au lieu de 9.3. Avec en prime, un produit soigné. Ce qui peut paraître dérisoire mais insuffle un vent frais.

Les retours sont d’ailleurs très bons, les ventes à la hauteur du (petit) marché et un deuxième album aurait dû suivre. Mais les structures ne sont pas encore en place et le rappeur n’est ni manager, ni comptable, ni distributeur et quand il doit l’être, la lassitude est proche. Malgré un état avancé du projet, il ne verra finalement jamais le jour et le groupe se sépare: Convok le solitaire poursuit sa route, Nixon et Ades forment les 273 Braves.

Avec Ultime Team et beaucoup d’autres (voir playlist sous l’article), le rap belge connaît une sorte de première époque dorée à lui, les ventes et l’adhésion massive en moins. Le rap français fait partie de l’industrie musicale, et est surtout suivi par un public large et demandeur. Dans la petite Belgique, les seuls qui achètent régulièrement des disques de rappeurs belges sont encore, en exagérant à peine, des autres rappeurs belges (« Soutien! »). Sauf que ça ne suffit pas. Dans les médias, on peut certes se souvenir de Radio Panik, d’Oskoorland, de Full Mix et Bumrush, déjà, ou de Nasky et son aiiiiight, one oh six point nine dans l’émission Chronyx… mais mieux valait se trouver à moins de 10 kilomètres pour espérer capter correctement la fréquence.

Internet arrive
Reste les débuts d’internet et du MP3. Le site spé’ Belgopera lancé par le rappeur Verbal et Defko en 1999, puis DaRealNess, tenu par des amateurs passionnés tournant autour de Dope Skwad, qui publie des articles et alimente les débats dans ses forums. L’archiviste Tembs propose sur Legalsounds des MP3 bien plus faciles à choper que des street CD vendus de main à main, et diverses initiatives comme le « BX tour » en 2005.

Surtout, le relais tout-terrain Depar (notre portrait ici) offre au rap belge une vitrine plurielle avec Give Me Five, toujours très actif aujourd’hui. La compilation « La Face C » dès 2005, avec l’appui de Velvet Sick, un autre homme de l’ombre bien présent, ambitionne de mettre une claque au mouvement. Suivent depuis plus de dix ans sous la même bannière, des centaines de vidéos, freestyles et poignées de punchlines; offrant de la vie à un milieu en manque de vitrine.

Mais aussi

La même année 2004, la compilation « Dans ta rue » met en avant une première flopée de noms, suivie par « La Face C » et « Exceptions à la règle ». Le groupe Opak marque aussi l’époque avec leur premier album « L’arme à l’oeil ». Scylla, l’Ab7, Masta Pi, Karib et DJ Alien s’assurent des collaborations avec Akro, Skaa et James Deano – omniprésent depuis son « Branleur de service » – et de nombreuses scènes. Mais ils sont loin d’être seuls dans cette décennie 2000, qui aurait dû voir naître un « âge d’or » à rebours de la France. Liste non exhaustive:

Les collectifs LPC/Chant des Loups, DCS ou Les Gars du H… La Rez(istance) pour Molenbeek, les nerfs à rif dans leur chaud quartier maritime… Mike D, Veence Hanao, S.Kaa & Barok, Incantation, Shadow Loowee, La Tria, Serial Chiller, Arsenal Vocal, L’Agency, Gandhi qui arrive déjà… P.50 ou Ekol U, pour les héritiers du graff et amateurs de marketing à base de stickers… La Tourbe, Aral & Sauzé, Dope Skwad, L’Hexaler pour Liège, Verviers, et les environs… Shadow Loowee, Verbal, Ertug, HNS, Les Autres, Bunker, un certain Stromae, un certain Pablo Andres…. les peu orthodoxes Festen, Studio 51 ou Bern Li, ou même Peggy Tabu dans les clubs et les producteurs Street Fabulous dans l’ombre de stars françaises…

 

Beaucoup de compilations, de mixtapes et de projets indé, mais pas de major à l’horizon, à quelques exceptions près. Akro est toujours bien présent et 2007 voit aussi James Deano casser la baraque avec « Les blancs ne savent pas danser » et sort sur le label Because l’album bâclé « Le fils du commissaire ». Lui-même ne s’y reconnaîtra pas, comme il l’explique dans cette longue et intéressante interview à l’ABCDR du Son en 2017. Scylla endossera le rôle symbolique de relais en 2009.https://youtu.be/0AgwXH754cw?list=PLTnJGIW6vpkcIPynZfUfn-SO_avyd5D05

 

5. Tu sens l’orage?

Après le faux départ au milieu des années 2.000, ça commence à sentir l’orage. La fin de la décennie voit les frontières brisées par Internet et ses réseaux sociaux, des jeunes (et moins jeunes) pousses faire leurs premières armes dans de meilleures conditions, le matériel technique se démocratiser et le mouvement belge se structurer. Preuve s’il en fallait encore que le rap est multiple, la France est définitivement inondée d’une flopée de « sous-genres », de Lucio Bukowski à Sexion d’Assaut, en passant par Nessbeal, Soprano et, toujours, Booba. Les ventes sont, comme partout, souvent décevantes, entre la fin du CD et l’arrivée du streaming payant. Mais l’odyssée suit gentiment son cours.

Chez nous, les talents s’aiguisent mais la route est encore bloquée pour une génération un peu « maudite » ou « sacrifiée », coincée entre les anciens et les nouveaux, entre un manque de relais et l’arrivée des réseaux sociaux, du streaming, et des téléphones à tout faire.

Le tournant

Outre Stromae déjà parti voguer avec talent et un incroyable succès sur d’autres courants, saillit Scylla, échappé du groupe Opak. Frondeur, il balance en 2009 « BX Vibes », nouvel hymne local fondateur et prophétique. Surtout pour son remix all-stars de luxe sous drache nationale, vu plus d’1 million de fois sur Youtube. Autour de lui, des pointures: Convok (ex-Ultime Team), B-Lel, 13hor, Kaz Robio (La Rez), Sidéral, Za (Les gars du H), Psmaker (devenu Isha), Gandhi (devenu G.A.N.) et Rival (CNN).

Pourquoi ça change la donne

La voix caverneuse de Scylla s’invite rapidement sur plusieurs projets français et son écriture abyssale fait mouche dans toute la francophonie. Il ouvre la voie en étant, en partie grâce au web, le premier à fidéliser aussi un large public français, et à créer des connexions durables en dehors du territoire. Et quand il balance sans fausse modestie qu’il va falloir compter avec Bruxelles, les invités du remix offrent une palette des talents et différents courants de la capitale.

Hormis Sidéral plus en retrait mais qui faisait alors beaucoup parler, tout le casting a en effet marqué le genre. Rival bien sûr, qu’on ne présente plus, figure historique toujours active. Gandhi, qui influencera beaucoup la génération suivante et remplira l’AB, forçant les dernières serrures sur la route du succès empruntée par les suivants, pour devenir G.A.N. en 2016. 13hor, dans le gamedepuis des années avec pas moins de trois albums décisifs à son actif jusqu’au très récent « Ulysse« , pendant que tout le monde attend avec impatience celui de Convok qui multiplie les apparitions. Kaz Robio, incarnation du rap historique de Molem qui partage cette année un EP avec Sky, et le toujours efficace B-Lel, auteur de lourdes contractions cette année. Za et son phrasé en titane depuis Les gars du H, de retour l’année dernière avec « Césarienne », quand Psmaker s’est fait Isha avec brio sur « La vie augmente ».

Beaucoup d’autres passionnés enregistrent la nuit après le « vrai boulot » et se débrouillent pour exister, dorénavant par téléchargements. Ou par vues sur Youtube, voire présence dans les gazettes. Une période pauvre en lumière extérieure mais faste musicalement (voir playlist à rallonge sous l’article), et un hymne trop précoce pour que l’orage éclate après les coups de tonnerre. En 2013 encore, Veence Hanao sort le luminescent « Loweina Laurae« , dont les Inrocks parlent alors en ces termes, moins de trois ans avant toute la « hype »: « On peut se moquer des Belges tant qu’on veut, c’est de chez eux que vient la perle rare du rap francophone. » Une partie du chemin a été parcourue mais il reste ce vieux relent de farce qui chatouille les narines quand le vent est français.

Mais aussi

Il n’y a pas que Bruxelles. A Liège, Charleroi, Verviers, Tournai, Namur, La Louvière, Mons et ailleurs, les jeunes ne rigolent plus, ils charbonnent. Et ils sont en nombre. Les têtes d’affiche d’aujourd’hui apparaissent petit à petit sur les écrans. Car désormais, Youtube et Facebook deviennent de vrais tremplins essentiels. Les mixtapes, les albums, les « projets » téléchargeables et/ou streamés se concoctent avec sérieux, par des lyricistes pointilleux et des beatmakers ouverts à 360 degrés dans des studios cachés un peu partout derrière des façades anonymes. Et les connexions françaises s’installent durablement, sans prendre de haut le petit frère.

Elément majeur: des structures encadrent efficacement les artistes qui peuvent se concentrer sur leur travail. Surtout le désormais omniprésent Back In The Dayz, qui importe la scène française dans les salles belges et permet d’ouvrir de nouvelles portes avec La Smala en guise de bélier.

Dans le documentaire « Yo? Non, peut-être!« , Convok et Gandhi espéraient, un peu désabusés, que, si ce n’est eux, la jeune génération puisse au moins profiter de leur travail. « Ca déglingue enfin du belge en rotation; Génération non peut-être, bruxelloise est l’explosion, » rappait aussi 13hor sur « Bx Vibes ». Les trois sont toujours là et Treza avait vu juste… mais trop tôt.

 

6. #BruxellesVie

Devinez quoi: en 2016, le rap fait partie de la culture populaire mondiale, c’est la musique la plus écoutée. Même en Belgique, les kids de tous les horizons et les jeunes thugs ne se posent plus de question. On peut en écouter sans être ceux dont les gens aiment dire que: ils écoutent du rap. On peut aimer le rap, l’electro et le rock, les versants boom bap et trap, Nas et PNL. On peut faire du rap aussi bien qu’ailleurs, et plus rien ne semble obligatoire: ni revendiquer un héritage hip-hop, ni contester Babylone, ni être un gangsta, ni le cacher, ni jouer à l’être, ni raconter sa vie dure en rimes multi-syllabiques, ni même d’avoir des choses à dire. Certains le regrettent, d’autres s’en réjouissent, la plupart s’en moquent.

On peut vouloir passer un message ou apprécier simplement le plaisir du gros son qui tabasse, et chacun y trouvera son compte. Ils veulent pas entendre ma vie mais du gros son en boucle, résume Seven. Ajoutez à cela trois éléments essentiels évoqués dans l’épisode précédent: la démocratisation des moyens techniques (beatmaking, studio, enregistrement, diffusion…), de meilleures structures autour du mouvement, et surtout les réseaux sociaux, permettant non seulement de toucher son public sans passer par des médias boudeurs et de repenser le « marketing » mais aussi de mettre en place des collaborations françaises sans les contraintes géographiques.

Le tournant

Si la France a beaucoup mis en avant Hamza et son talent mélodique à importer les vibes du moment en temps réel, le vrai nouveau patron du rap belge s’appelle Damso (notre interview ici). Débarqué de nulle part, ou plutôt hors de tous les circuits traditionnels du rap belge, il tape dans l’oreille de Booba, se retrouve sur la première mixtape OKLM et additionne les disques d’or et de platine en moins de deux ans. Son « BruxellesVie » totalise aujourd’hui plus de 15 millions de vues sur Youtube. Valeur sûre de l’écurie 92I, il assomme le jeu avec « Batterie Faible » en 2016, premier album qu’il considère davantage comme une « mixtape. » Des propos que l’on peut comprendre après la sortie récente de « Ipséité », plus aventureux et dopé en studio.

Pourquoi ça change la donne

Fait inédit, contrairement à ses prédécesseurs qui ont passé la frontière, Damso est non seulement devenu le patron du rap belge du moment mais il est aussi au top du jeu en France. Avec un flow tellement actuel et personnel que les Français en oublient même qu’il est Belge, l’adoptant au point d’être disque d’or dès le premier album et platine pour le deuxième. Tout cela en revendiquant Bruxelles haut et fort.

Avec son rap sous punchlines, Damso prouve aussi en passant que le vocabulaire de la rue et/ou de la jeunesse francophone s’est fait universel. En 2009 dans « BX vibes », Za rappait: « J’rappe durum, kefta, qu’est-ce t’as? Welcome chez nous! » En 2016, si on peut déceler quelques références belges (comme le Douze ze-dou GordonVie) ou une pointe d’accent, les expressions, le discours, et même le vécu s’uniformisent de Paris à Bruxelles. Tout comme le succès d’un rap matérialiste, où il n’est plus question de contester les avantages du patron mais de devenir plus patron que le patron, avantages extra-légaux inclus.

La réussite de Damso symbolise aussi le talent des Belges en studio et à la production, avec notamment Krisy/De La Fuentes dans son dos. Les beatmakers belges sont désormais légion et ouverts à toutes les influences. De vrais petits studios se cachent un peu partout dans Bruxelles, permettant aux rappeurs de poser leurs textes dans de bonnes conditions.

Enfin, sans le circuit belge classique, Damso a explosé en quelques mois. Si ce n’est une mixtape en solo et une autre avec son groupe OPG, Damso n’a multiplié ni les projets, ni les concerts, ni les vidéos. Quelques showcases en club, une ou deux premières parties et puis l’annonce en 2017: son premier vrai concert à Bruxelles, ce sera Forest National. Et en deux ans, il a additionné disques d’or, disque de platine, singles d’or et « streamages de mères« .

Mais aussi

Si l’explosion médiatique date de 2016, c’est quelques années plus tôt que la mèche est allumée. Dans l’ombre des médias s’opère un changement essentiel: le public répond présent. Après Gandhi, les Bruxellois de La Smala sont les premiers à s’engouffrer avec succès dans la brèche. « C’est vrai qu’on a servi un peu de bélier, » nous confirmait récemment Senamo. « Et ça me convient comme rôle. » Actifs depuis de longues années, ils sortent des mixtapes, des projets solo, tracent la route avec le collectif « A Notre Tour » et placent leurs nombreuses rimes un peu partout. Puis, avec l’appui de Back In The Dayz, publient leur premier album en 2014 et exploitent bien la récente méthode qui fait recette: des vidéos pour faire du bruit, du réseau social virtuel en guise de relais et plus de scènes qui s’ouvrent. Fait nouveau, le public répond présent. Des ados et des adultes – un peu – élevés au rap. Et des filles. Et les paroles sont chantées en choeur. L’Ancienne Belgique affiche même complet. Pour leurs deux albums.

Et pendant leur absence en 2016 après deux grosses années, Damso nage le crawl dans une tte-cha tandis que JeanJass et Caballero mettent tout le boudin. Avec Roméo Elvis, ensemble ou séparément, ils ont squatté les scènes, les médias, les pages Facebook et même les remises de prix.

Jean Jass le lunaire carolo (de la clique Exodarap) exilé à Bruxelles et Caballero le pharaon astral en Ralph Lau’ ont uni leurs forces en 2016 pour sortir un « Double Hélice » pourvoyeur de rap épicurien qui exhale l’amour de la chose rapologique digérée sous toutes ses formes et périodes. Leur copain Roméo Elvis, fils de saltimbanques belges et quasi-membre de L’Or Du Commun, impose lui son univers via l’EP « Morale » richement illustré musicalement par Le Motel. Caba a ensuite rejoint Roméo sur « Bruxelles arrive » durant l’été, hymne à la gloire de la fausse modestie belge typique. Ils débarquent serrés dans une caisse avec une dégaine improbable, mais pour enterrer la concurrence française au Père Lachaise. Mainstream, imparable en concert, quatre millions de vues en approche.

Nixon, Jones Cruipy, Isha, Krisy, New School, STR, Le Dé, Blackweed, Shay, les « anciens » toujours là, les retours, les absences qui n’en étaient pas vraiment… Et ils veulent tous rapper, comme si ils avaient quelque chose à dire?Pas seulement… des vidéastes, des managers, des graphistes, des bookeurs, des photographes, des beatmakers nourris au rap sont désormais en pleine possession de leurs moyens.

Internet a effacé les écarts géographiques pour souffler un renouveau protéiforme en important en temps réel toutes les tendances, quitte à ne plus revendiquer le hip-hop, voire ses aînés. Des provinces supplémentaires ajoutées à l’épicentre parisien, comme la vague de Toronto sur les Etats-Unis. Sans doute pour durer, si, outre le vernis belge d’humour et d’auto-dérision (capable de faire rimer pintjes et bitches), la qualité demeure et, surtout, paye.Parce que finalement, Paris c’est loin, sauf en la Ferrari. Ou, si vous préférez: la passion, c’est très bien, mais ça ne remplit pas le frigo.

NB: préparez-vous, 2018 rime bien avec rap suisse.

 

2017 en un coup d’oeil (bonus track)

2017 semestre 1, en bref: Damso a déjà pris toute la place sur l’affiche avec son deuxième album nwaaaar, « Ipséité » (notre rencontre ave lui ici); Roméo Elvis carbure au Fristi (entre autres) dans une tournée marathon avec « Morale 2 »; Caballero & JeanJass ont lâché un « Double Hélice 2 » avec toujours plus de sauce; Isha a sorti « La vie augmente » et on vous le rappelle au cas où: son style, c’est le meilleur (notre rencontre avec lui ici); Treza aka 13hor est revenu chaud patate avec Ulysse; Za nous a sorti un clip de hustler de 10 minutes; Krisy frôle le million avec sa gogo danseuse (notre rencontre avec lui ici); Scylla le dépasse; Ledé Markson (notre rencontre avec lui ici) carbure au napalm mais une vague vaporeuse envahit le pays avec Slim Lessio, Green Montana, KTM ou même La Smala, de retour malgré plus de pouces rouges… et encore: les inclassables Blackweed, ICO ou Sami Tha Ripou – qui s’amuse aussi sur leTarmac de la RTBF; le précoce Youssef Swatt’s qui a sorti son premier « vrai » album; d’autres jeunes mais après l’heure avec les Fresh Briscards; et puis la Grunt 33 BX/BITD au moins pour la première minute 20, des belles poignées de punchlines signées Ligne 81 et Convok, et tout le reste ici:

 

 

 

 

 

Les années ’80 voient débarquer le break, qui fera plonger une poignée de Belges dans un mouvement balbutiant aux Etats-Unis et inexistant en Europe. « Des extra-terrestres » qui déambulent avec bombers satinés, colliers scintillants, et sneakers king size rapatriés de l’étranger, qu’on regarde avec une méfiance amusée. Le graffiti prend aussi rapidement une grande place pour influencer durablement le rap belge, nombre de ses premiers représentants étant issus directement de la scène tag.Mais pour acter la naissance « officielle » du rap belge, il faut remonter à 1990 et la sortie de la compilation B.R.C., ou en version longue « Brussels Rap Convention Volume 1 – Stop The Violence ». Un projet CD et vinyl qui fera office de faire-part, commandé par le label Indisc Belgium à Defi J.

Pourquoi ça change la donne

En 1990, même le rap français n’existe pas encore sur disque. Il faudra attendre la première compilation du genre, « Rapattitude », qui regroupe déjà NTM et Assassin, entre autres. Mais la mythologie du rap belge veut que la compilation B.R.C. soit le premier disque de rap francophone, sorti quelques mois avant son miroir français, aux qualités et défauts identiques. Aux manettes: Defi J, un parrain du mouvement toujours actif aujourd’hui, qui y invitera quelques-uns des rares premiers rappeurs et fondera ensuite avec Fourmi (alias DJ Phil One) et d’autres pionners le « chapter belge » de la Zulu Nation. Les thèmes sont d’ailleurs très Zulu et paraissent aujourd’hui naïfs, alors qu’ils sont l’essence même de la culture hip-hop: « Peace, Love, Unity and Having Fun », et puis la drogue, le racisme, la violence, les quartiers. Le rap belge, et a fortiori le hip-hop, a désormais son acte de naissance certifié. En résultera aussi le premier clip: « Fly Girl ».

Mais aussi

Après B.R.C., suit une deuxième compilation fondatrice en 1993: « Fidèles au vinyl », depuis Liège avec l’appui de jeunes Bruxellois, où l’on retrouve de futures stars: Akro pose avec Mr R. sous le nom de Malfrats Linguistik, Baloji sous le nom de Serge MC, Seg est associé à DJ Mig One sur plusieurs titres et on croise le H Posse: mélangez le tout avec Kaer et l’Enfant Pavé pour obtenir Starflam.

« La compilation Fidèles au Vinyl, c’était une idée de la Maison de jeunes de Thier, un quartier au-dessus de Liège, qui nous a proposé d’enregistrer un disque, » nous avait expliqué DJ Sonar (à qui nous avons consacré un portrait ici). « On avait tous écouté BRC et ça nous avait marqués. (…) C’était aussi l’époque du Represent de Nas, donc évidemment est arrivé en Belgique une petite rivalité entre les villes, du represent. Et quand tu ne venais pas de Bruxelles, tu n’étais pas toujours accepté – entre guillemets – par certains, qui jouaient là-dessus. Mais nous on avait Akro qui venait de BX et Balo qui venait de Liège. On venait des deux villes, ça changeait la donne. Les petites tensions entre les deux villes, ça c’est réglé version hip-hop, au micro et sur les murs, jamais en bagarre. »
Mais vous êtes fous?
Parallèlement, le péché originel qui collera longtemps aux semelles du rap belge finit disque d’or en Belgique et en France. Avec un refrain cartoonesque tiré de Capitaine Flam et un son trempé dans l’eurodance cheap de l’époque, « Mais vous êtes fous? » retentit partout, des kermesses wallonnes au top 50 français. Flanqué de son ami danseur Perfect et de DJ Daddy K, magicien de la Technics toujours respecté à ce jour, Benny B donne d’emblée au rap belge l’image réductrice d’une blague version Coluche. Mais Daddy K le pionnier est par ailleurs également de l’aventure B.R.C., preuve du grand écart dont il est capable et d’une réalité locale plus complexe que l’image qu’on en retient. C’est aussi le cas pour le groupe Kiwi, moins présent dans les mémoires, mais qui surfe sur la même vague avec un très jeune Sly Dee au micro. Quelques petits tubes plus tard, il claque la porte et retourne dans l’underground qui lui convient mieux pour se retrouver sur… « Fidèles au vinyl ».

Il y a par ailleurs une autre présence notable sur la compilation B.R.C.: Rayer, membre de RAB dont le groupe De Puta Madre se fera le porte-parole. En 1994, le maxi « Zorolerenarr » commence à faire du bruit, avant un album qui actera la deuxième naissance du mouvement.

2. Un posse massacre

1995 est une année charnière pour le rap français: la BO de « La Haine » marque durablement les esprits et signe ses polémiques (avec le « Sacrifice de Poulets » de Ministère AMER), NTM sort sans doute son meilleur album avec « Paris sous les bombes », comme Assassin avec « L’homicide volontaire », et Akhenaton publie déjà son premier album solo « Métèque et Mat ». La Cliqua, Tout Simplement Noir, Expression Direkt, Les Sages Po’ et toute la clique Time Bomb finissent d’élargir le rap au-delà de MC Solaar. Chez nous, c’est cette année là que ça pète avec « Une Ball dans la tête », l’un des premiers et rares albums cultes du genre.

Le tournant

Après l’acte officiel signé B.R.C., le véritable accouchement a eu lieu en ’95 à Schaerbeek, code postal 1030, d’une mère graffeuse et d’un père rappeur. Si le rap est rapidement devenu la vitrine du hip-hop, c’est en effet dans le ventre du graffiti que se forment les premières rimes belges, avec une influence qui persistera longtemps.

Regroupant à l’origine une quinzaine de tagueurs de Schaerbeek et Molenbeek (pour finir à plus de 50), SozyOne Gonzalez et Smimooz Excel intègrent fin ’89 le collectif RAB pour finalement former avec Rayer (et un temps Uman) le groupe De Puta Madre. Un nom ramené par Sozy, plus pour le sens « c’est trop bien » que « nique ta mère », déjà entendu quelque part. « On était dans le délire de sublimer tout ce qu’on faisait, on était des empereurs magnétiques qui débarquaient d’un monde à part… des mecs qui brillent quoi, » nous raconte Smim. « Finalement Uman a intégré le groupe vers ’91 et il a ramené le plan pour sortir le premier maxi (Zorolerenarr, ndlr) sur Noise Product, un label de punk indé suisse… » Celui-ci atterrit finalement dans les bacs en ’93, l’une des premières sorties indé propres, hors compil’. En ’94, sort « La P.R.I.M.E.R.A. » et puis le fameux album.

Bruxellois jusqu’à l’os dans le verbe et dans le style Rien à Branler, De Puta Madre y pousse l’outrance hardcore jusqu’à la caricature sous influence, en français, argot bruxellois mâtiné d’arabe de rue, espagnol ou anglais, sur des mélodies sombres et lancinantes signées Smimooz Excel. Ce dernier y pose aussi ses textes axés freestyle rien à foutre, aux côtés de SozyOne Gonzalez (devenu un grand de la peinture et du graff) et de Rayer (déjà croisé sur la compilation B.R.C., toujours actif aujourd’hui mais aussi organisateur de soirées). Le Gantois Grazzhoppa apportera la touche finale et une ouverture au monde flamand.

Pourquoi ça change la donne

Alors que le rap se voit obliger par le public extérieur d’endosser un rôle social, un « posse massacre » scandaleux, une « famille de fous » sans message politique ou logorrhée plaintive rue dans les brancards. A l’encontre d’intentions qui ont longtemps parasité un rap belge trop uniforme, ficelé dans une culture de l’ASBL sociale sans doute utile mais aussi trop présente et limitée, quand le rap français prospérait déjà par sa mauvaise attitude cinématographique (qu’on y adhère ou non).

« A la fin des années ’80, il y avait déjà ce côté social, aider les jeunes avec des ateliers… » nous explique Smimooz. « Mais nous on s’est retrouvé directement dans les réseaux qu’on voulait atteindre, on a fait des gros concerts, des festivals ou des shows dans des clubs. C’est ça qu’on voulait, pas faire du rap social pour aider les jeunes. Ca dénature le délire premier de l’artiste, qui se retrouve à faire des trucs pour les rares subsides. On n’a jamais été dans ce trip de rendre le truc accessible. Au contraire, on préférait rester inaccessible, que les gens se disent mais qu’est-ce que c’est que ce truc. Plus on était barjots, plus on était contents. »

« On n’a jamais cherché à vendre ou à plaire mais à faire des trucs qui nous faisaient rire, nous d’abord. On s’est jamais dit ouais on va devenir des stars. Le rap new-yorkais nous parlait beaucoup et c’était très freestyle, très imagé… abstrait en fait: dire 10.000 trucs en une seule phrase. Même si on peut paraître cru ou vulgaire à certains moments, c’est de la feinte. On s’est jamais pris au sérieux, on avait juste envie de faire de la musique qui déboîte. On écrivait freestyle: je faisais un beat, Pablo (SozyOne, ndlr) écrivait un texte… on n’a jamais commencé un truc en se disant: on va faire une chanson sur la drogue. J’ai toujours pensé que pour vraiment toucher les jeunes, il faut aller dans leur sens et les aiguiller, pas jouer à l’éducteur. »

Un « C’est arrivé près de chez vous » du rap belge qui fera date avec 15.000 ventes, et, autre fait nouveau, convaincra même les Belges à l’éducation rock (qui tenaient la musique à l’époque) et/ou techno de se pencher sur le cas PM, jusqu’à être les premiers rappeurs francophones à fouler les scènes de Torhout/Werchter ou du Pukkelpop. « En fait, on est des punk. J’ai jamais été hip-hop soin avec une belle voiture et tout ça, je suis complètement punk dans mon approche. »

Se met ensuite en place 9mm Recordz, qui accueillera peu mais bien, et sortira la compilation « Calmage » en 1997, subsidiée par la Communauté française, avec la crème de l’époque à la sauce RAB. On y croise notamment Lickweed, L’Armada ou BigShot pour le classique « Case des 27 s », balayette ésotérique tendance illuminati. Cet autre collectif de graff star de l’underground se lance dans le rap via la voix de Preachamat, crâne rasé et flow rocailleux à l’avant-garde de son époque. Celui-ci est resté l’une des figures souterraines les plus respectées, le cas typique du « rappeur pour les rappeurs », pas forcément connu du grand public, à l’instar de Dany Dan ou Ill en France.

Mais aussi

En face de l’écurie 9mm, le crew Souterrain, en ligne directe de la même commune de Schaerbeek, sort cette même année 1997 sa tout aussi mythique « Phat Unda Compil ». Deux groupes voisins mais à l’optique différente qui, à l’époque, se tireront parfois dans les pattes. Les fers de lance sont Les Vils Scélérats, versant rap du collectif de tagueurs qui a ravagé chaque coin de Bruxelles avec sa signature directement reconnaissable: CNN. Emmené par le tenace et toujours très actif Rival, un temps passé par RAB, Manza l’accompagne au micro et DJ Le Saint aux platines. Les Vils Scélérats laisseront ensuite la place à CNN 199, avec toujours Rival, mais cette fois épaulé par Djam Le Rif et Ali Pacha. Précurseur dans les connexions européennes, présent sur le terrain social et musical, Rival Capone se distingue aussi lors des battles, dont la première qu’il gagne en 1996.

CNN est au moins aussi important que De Puta Madre dans l’histoire du rap belge, mais se situe sans doute davantage dans la continuité et la longévité. Dans l’écurie CNN, le rap se fait en effet haut-parleur contestataire de la rue et revendique un rap engagé et militant, au contraire de PM. Mais Bruxelles est petit, surtout le milieu hip-hop de l’époque, et l’on retrouve sur Calmage et la « Phat Unda » quelques mêmes têtes, comme Kaer (de Starflam, qui y fera son opération Starflam officielle), Lee Kwidz et même… CNN. Defi J est aussi présent, tout comme B’n’S et surtout les funky Onde De Choc (11 membres à l’origine), dont Pitcho s’échappera en solo et offrira quelques années plus tard un double hymne à Schaerbeek, face est et ouest, avec son « District 1030 ».

Outre ces deux compilations, le vaisseau Starflam est en approche, et Defi-J et Pee Gonzalez marquent un peu plus de leur empreinte le rap belge en sortant en 1996 respectivement « Le rap appartient à ceux qui y pensent » et « Whuz The P ». De quoi annoncer une pluie de disques et de juteux contrats comme en France? Pas vraiment, la Belgique reste à la traîne, la faute à un milieu du disque et des médias peu ouverts, à des subsides rares mais souvent essentiels, et à un public qui reste restreint.

 

3. L’ère des mixtapes

Après le faire-part officiel et Schaerbeek en force, arrive 1998. Alors que le Suprême NTM a déjà sorti son dernier album studio, que « L’école du micro d’argent » a déjà ensorcelé des millions d’oreilles, que « l’âge d’or » n’en finit plus de consacrer des groupes comme Arsenik, 2Bal 2Neg, les X-Men, la FF, Oxmo, Lunatic, la Mafia K’1 Fry…. et que le Ministère A.M.E.R. est déjà un souvenir, la Belgique sort encore des disques au compte-gouttes (voir épisode précédent) quand son voisin est boosté par la loi Toubon, qui impose un quota de 40% de chansons françaises sur les radios depuis 1994. Preuve du manque de moyens dans un marché minuscule, le renouveau arrive en Belgique par deux mixtapes fondatrices.

Le tournant

Il y a d’abord la mixtape « Les Gens d’Armes », initiée en 1998 par DJ HMD suite à une affaire qui secoue le pays: la mort de Semira Adamu, étouffée dans un avion par trois gendarmes belges lors de son expulsion vers le Nigeria. Elle regroupe des dizaines de MC’s (CBC, Homicide Verbal, Starflam, LPC…) aux qualités inégales dans une formule artisanale. Des nouveaux noms et des quartiers émergent, sur fond de revendications militantes sur face B. Fait a priori étonnant, ce sera au final la cassette la mieux écoulée (plus de 5.000 exemplaires uniquement en cassette et 600 en réédition CD) du célèbre DJ.

Pourquoi ça change la donne

Si « Les gens d’armes » est un tournant, c’est davantage par son impact que par ses qualités intrinsèques. Le rappeur Convok nous le résumait par un lucide mais cruel: « Il y avait des bons trucs mais je me suis dit, si eux peuvent le faire, moi aussi je peux le faire. » Les cassettes circulent dans les rues et les écoles, se vendent et sont copiées des milliers de fois. Elles installeront des anciens, lanceront quelques nouveaux et, surtout, motiveront la génération qui aiguise ses armes dans l’ombre, désormais au courant qu’on peut faire du rap en français même quand on est Belge.

« Pour moi, cette cassette restera ma fierté. Elle a marqué l’époque et marque encore aujourd’hui. Elle reste indétrônable, » nous racontait HMD. « Par le bouche à oreille, j’ai fait un appel à tous les DJ, tous les rappeurs, des jeunes ou pas, Flandre, Bruxelles, Wallonie, tous ceux qui voulaient participer pouvaient venir poser un couplet et un refrain. Je n’ai pas fait de disctinction entre bons et mauvais, connus et pas connus. J’ai eu toutes les grosses têtes de l’époque et des petits jeunes, dont certains sont encore là. D’autres étaient moins bons mais ce n’était pas grave, mon but c’était de donner la chance à tout le monde. J’ai eu de très bons retours, même en France on me l’a demandée! Le deal avec les autres DJ, c’était: moi je la fais au prix de revient et vous, vous vous payez vous-mêmes. Du coup, tout le monde l’a boostée au maximum. En plus, il y avait une vague de stickers à ce moment-là donc tout le monde en collait partout. »

Mais aussi

L’année suivante, Rival enfonce le clou avec la mixtape « 50 MC’s », un peu plus qualitative mais toujours dans l’artisanat, qui regroupe des rappeurs reconnus et des débutants, tels CNN évidemment mais aussi La Tourbe, Ekol U, La Resistance, Sly Dee, Influx Nerveux, M’Pro, B’N’S, Koup de Poker (Aral & Sauzé), Pablo Andres…

D’autres mixtapes fleurissent dans ce même sillage (voir playlist sous l’article), ainsi que des cassettes démo mémorables. Le collectif de graff P.50 sort sa street-tape « Point Cinkante » avec les imparables « BXXL » ou « La nuit des longs couteaux », Sly Dee  se rappelle à notre bon souvenir avec « BX sur Crime », puis avec « On fout l’bordel », épaulé par Hoomam de l’Influx Nerveux. Les deux MCs avaient déjà croisé le fer sur le freestyle « Les 7 mercenaires », face B du maxi « Retiens » de Bienvenu & Sonar. Incantation lâche « Un coup de plus » remarqué et La Tourbe lance deux « Alerte » du côté de Liège. Un peu plus tôt, Lickweed (composé de Uman et Kray-Z) avait posé leur style « Waterproof MCs. » Entre autres…. Skaa & Barok séduisent et leur ancien acolyte de Profil Bas, un certain James Deano, commence aussi à beaucoup faire parler.

La Sonora

Dans le même temps, le groupe bruxello-liégeois Starflam, fruit bien structuré du H-Posse et des Malfrats Linguistiques, pose sur ces mêmes mixtapes mais, grâce au titre « Ce Plat Pays », atteint dès son premier album en 1998 (et son légendaire freestyle « Mic Smokin ») la reconnaissance nationale et quelques lauriers internationaux. L’album suivant, « Survivant », sort via EMI en 2001 et se vend à plus de 60.000 exemplaires. Du jamais vu depuis Benny B, ce qui vaudra au groupe un statut de nouveau chef de file et un succès durable. Mais aussi, corollaire de ce succès, quelques détestations plutôt injustes d’une partie public underground, qui navigue loin de l’image polissée de Starflam.

Starflam passe la frontière mais il y a d’autres sorties sur disques. Rival sort son maxi « Idéaliste » suivi par le revendicatif album « De la rue à la scène », distribué par Sony et qui invite quelques gros noms, dont, fait rare à l’époque, le Français Akhenaton. Manza, son ex-partenaire des Vils Scélérats, sort « La dernière page », De Puta Madre leur deuxième album « TechnikStonic » et Pitcho son « District 1030 » avant l’album « Regarde comment » en 2003. CNN199 sort son classique album éponyme, Le Chant Des Loups se poste comme fer de lance d’une nouvelle école de la rue et sort de son côté le EP « Le Chant Des Loups débarque », suivi à peine un an plus tard par l’album « L’Allégorie du Ghetto », sur lequel on croise notamment James Deano ou les Français Youssoupha et Sefyu.

Mais il y a surtout de nouvelles écoles qui poussent et se bousculent derrière, avec 2004 en année charnière.

 

4. Faux départ

2004. A la même heure, les voisins français ont déjà consommé leur « âge d’or » et des albums « cultes » par wagons. Skyrock a acté sa mue rap, les médias spécialisés côtoient les articles de la presse généraliste, des rappeurs s’invitent à la télévision pour le meilleur et souvent pour le pire…. Les moyens et les structures sont là. Pourquoi le Belge consommerait-il du cinéma réaliste fauché quand des blockbusters sont à portée de main? Sans même parler du rap américain et sa cousine mielleuse R&B, omniprésents dans les téléviseurs, les voitures et les clubs ou du courant rap « alternatif » qui élargit le spectre français avec TTC, La Caution, les Svinkels et cie.

Mais ici aussi le prisme s’élargit et si la passion finit parfois par s’éteindre chez certains, lassés de combiner boulot et sessions studio nocturnes sans relais médiatique ou structurel, les appétits s’aiguisent chez les petits. Et c’est toute une portée de chiots aux dents longues qui débarque au début des années 2000, quand, au-delà de la frontière, Booba change durablement les règles du jeu en décrétant que, ça y est, le hip-hop français peut reposer en paix.

Le tournant

Une nouvelle scène biberonnée à la belle époque émerge en force. Toutes les communes de Bruxelles et tous les quartiers des grandes villes voient des MC’s aux nouvelles influences (françaises) émerger. Si le funk, l’électro, le rock, le rap américain naissant influençaient les générations précédentes, les MC’s belges avalent désormais du rap depuis le début de leur éducation musicale. Parmi le foisonnement, on peut épingler les Bruxellois de l’Ultime Team qui frappent fort avec la sortie de « Umoja » en 2004. Kobra, les frères Rellik et Nixon, leur cousin Ades, SankaMan, et Convok, dernier en activité aujourd’hui en tant que rappeur, touchent leur génération en naviguant entre introspection, punchlines et story-telling.

Pourquoi ça change la donne

Pourquoi « Umoja » plutôt qu’un autre? Parce que cet album avait sans doute la carrure pour ouvrir la voie à d’autres projets aussi « carrés » et lancer toute une nouvelle génération foisonnante. Pas vraiment hardcores, parfois joyeux, sans être pour autant déconnectés de la rue belge, les rappeurs d’Ultime Team avaient le tempérament pour toucher à la fois les amateurs, les kids et un plus large public. L’énergie et la plume clairement élevées au rap français, mais qui crient Bruxelles au lieu de 9.3. Avec en prime, un produit soigné. Ce qui peut paraître dérisoire mais insuffle un vent frais.

Les retours sont d’ailleurs très bons, les ventes à la hauteur du (petit) marché et un deuxième album aurait dû suivre. Mais les structures ne sont pas encore en place et le rappeur n’est ni manager, ni comptable, ni distributeur et quand il doit l’être, la lassitude est proche. Malgré un état avancé du projet, il ne verra finalement jamais le jour et le groupe se sépare: Convok le solitaire poursuit sa route, Nixon et Ades forment les 273 Braves.

Avec Ultime Team et beaucoup d’autres (voir playlist sous l’article), le rap belge connaît une sorte de première époque dorée à lui, les ventes et l’adhésion massive en moins. Le rap français fait partie de l’industrie musicale, et est surtout suivi par un public large et demandeur. Dans la petite Belgique, les seuls qui achètent régulièrement des disques de rappeurs belges sont encore, en exagérant à peine, des autres rappeurs belges (« Soutien! »). Sauf que ça ne suffit pas. Dans les médias, on peut certes se souvenir de Radio Panik, d’Oskoorland, de Full Mix et Bumrush, déjà, ou de Nasky et son aiiiiight, one oh six point nine dans l’émission Chronyx… mais mieux valait se trouver à moins de 10 kilomètres pour espérer capter correctement la fréquence.

Internet arrive
Reste les débuts d’internet et du MP3. Le site spé’ Belgopera lancé par le rappeur Verbal et Defko en 1999, puis DaRealNess, tenu par des amateurs passionnés tournant autour de Dope Skwad, qui publie des articles et alimente les débats dans ses forums. L’archiviste Tembs propose sur Legalsounds des MP3 bien plus faciles à choper que des street CD vendus de main à main, et diverses initiatives comme le « BX tour » en 2005.

Surtout, le relais tout-terrain Depar (notre portrait ici) offre au rap belge une vitrine plurielle avec Give Me Five, toujours très actif aujourd’hui. La compilation « La Face C » dès 2005, avec l’appui de Velvet Sick, un autre homme de l’ombre bien présent, ambitionne de mettre une claque au mouvement. Suivent depuis plus de dix ans sous la même bannière, des centaines de vidéos, freestyles et poignées de punchlines; offrant de la vie à un milieu en manque de vitrine.

Mais aussi

La même année 2004, la compilation « Dans ta rue » met en avant une première flopée de noms, suivie par « La Face C » et « Exceptions à la règle ». Le groupe Opak marque aussi l’époque avec leur premier album « L’arme à l’oeil ». Scylla, l’Ab7, Masta Pi, Karib et DJ Alien s’assurent des collaborations avec Akro, Skaa et James Deano – omniprésent depuis son « Branleur de service » – et de nombreuses scènes. Mais ils sont loin d’être seuls dans cette décennie 2000, qui aurait dû voir naître un « âge d’or » à rebours de la France. Liste non exhaustive:

Les collectifs LPC/Chant des Loups, DCS ou Les Gars du H… La Rez(istance) pour Molenbeek, les nerfs à rif dans leur chaud quartier maritime… Mike D, Veence Hanao, S.Kaa & Barok, Incantation, Shadow Loowee, La Tria, Serial Chiller, Arsenal Vocal, L’Agency, Gandhi qui arrive déjà… P.50 ou Ekol U, pour les héritiers du graff et amateurs de marketing à base de stickers… La Tourbe, Aral & Sauzé, Dope Skwad, L’Hexaler pour Liège, Verviers, et les environs… Shadow Loowee, Verbal, Ertug, HNS, Les Autres, Bunker, un certain Stromae, un certain Pablo Andres…. les peu orthodoxes Festen, Studio 51 ou Bern Li, ou même Peggy Tabu dans les clubs et les producteurs Street Fabulous dans l’ombre de stars françaises…

 

Beaucoup de compilations, de mixtapes et de projets indé, mais pas de major à l’horizon, à quelques exceptions près. Akro est toujours bien présent et 2007 voit aussi James Deano casser la baraque avec « Les blancs ne savent pas danser » et sort sur le label Because l’album bâclé « Le fils du commissaire ». Lui-même ne s’y reconnaîtra pas, comme il l’explique dans cette longue et intéressante interview à l’ABCDR du Son en 2017. Scylla endossera le rôle symbolique de relais en 2009.https://youtu.be/0AgwXH754cw?list=PLTnJGIW6vpkcIPynZfUfn-SO_avyd5D05

 

5. Tu sens l’orage?

Après le faux départ au milieu des années 2.000, ça commence à sentir l’orage. La fin de la décennie voit les frontières brisées par Internet et ses réseaux sociaux, des jeunes (et moins jeunes) pousses faire leurs premières armes dans de meilleures conditions, le matériel technique se démocratiser et le mouvement belge se structurer. Preuve s’il en fallait encore que le rap est multiple, la France est définitivement inondée d’une flopée de « sous-genres », de Lucio Bukowski à Sexion d’Assaut, en passant par Nessbeal, Soprano et, toujours, Booba. Les ventes sont, comme partout, souvent décevantes, entre la fin du CD et l’arrivée du streaming payant. Mais l’odyssée suit gentiment son cours.

Chez nous, les talents s’aiguisent mais la route est encore bloquée pour une génération un peu « maudite » ou « sacrifiée », coincée entre les anciens et les nouveaux, entre un manque de relais et l’arrivée des réseaux sociaux, du streaming, et des téléphones à tout faire.

Le tournant

Outre Stromae déjà parti voguer avec talent et un incroyable succès sur d’autres courants, saillit Scylla, échappé du groupe Opak. Frondeur, il balance en 2009 « BX Vibes », nouvel hymne local fondateur et prophétique. Surtout pour son remix all-stars de luxe sous drache nationale, vu plus d’1 million de fois sur Youtube. Autour de lui, des pointures: Convok (ex-Ultime Team), B-Lel, 13hor, Kaz Robio (La Rez), Sidéral, Za (Les gars du H), Psmaker (devenu Isha), Gandhi (devenu G.A.N.) et Rival (CNN).

Pourquoi ça change la donne

La voix caverneuse de Scylla s’invite rapidement sur plusieurs projets français et son écriture abyssale fait mouche dans toute la francophonie. Il ouvre la voie en étant, en partie grâce au web, le premier à fidéliser aussi un large public français, et à créer des connexions durables en dehors du territoire. Et quand il balance sans fausse modestie qu’il va falloir compter avec Bruxelles, les invités du remix offrent une palette des talents et différents courants de la capitale.

Hormis Sidéral plus en retrait mais qui faisait alors beaucoup parler, tout le casting a en effet marqué le genre. Rival bien sûr, qu’on ne présente plus, figure historique toujours active. Gandhi, qui influencera beaucoup la génération suivante et remplira l’AB, forçant les dernières serrures sur la route du succès empruntée par les suivants, pour devenir G.A.N. en 2016. 13hor, dans le gamedepuis des années avec pas moins de trois albums décisifs à son actif jusqu’au très récent « Ulysse« , pendant que tout le monde attend avec impatience celui de Convok qui multiplie les apparitions. Kaz Robio, incarnation du rap historique de Molem qui partage cette année un EP avec Sky, et le toujours efficace B-Lel, auteur de lourdes contractions cette année. Za et son phrasé en titane depuis Les gars du H, de retour l’année dernière avec « Césarienne », quand Psmaker s’est fait Isha avec brio sur « La vie augmente ».

Beaucoup d’autres passionnés enregistrent la nuit après le « vrai boulot » et se débrouillent pour exister, dorénavant par téléchargements. Ou par vues sur Youtube, voire présence dans les gazettes. Une période pauvre en lumière extérieure mais faste musicalement (voir playlist à rallonge sous l’article), et un hymne trop précoce pour que l’orage éclate après les coups de tonnerre. En 2013 encore, Veence Hanao sort le luminescent « Loweina Laurae« , dont les Inrocks parlent alors en ces termes, moins de trois ans avant toute la « hype »: « On peut se moquer des Belges tant qu’on veut, c’est de chez eux que vient la perle rare du rap francophone. » Une partie du chemin a été parcourue mais il reste ce vieux relent de farce qui chatouille les narines quand le vent est français.

Mais aussi

Il n’y a pas que Bruxelles. A Liège, Charleroi, Verviers, Tournai, Namur, La Louvière, Mons et ailleurs, les jeunes ne rigolent plus, ils charbonnent. Et ils sont en nombre. Les têtes d’affiche d’aujourd’hui apparaissent petit à petit sur les écrans. Car désormais, Youtube et Facebook deviennent de vrais tremplins essentiels. Les mixtapes, les albums, les « projets » téléchargeables et/ou streamés se concoctent avec sérieux, par des lyricistes pointilleux et des beatmakers ouverts à 360 degrés dans des studios cachés un peu partout derrière des façades anonymes. Et les connexions françaises s’installent durablement, sans prendre de haut le petit frère.

Elément majeur: des structures encadrent efficacement les artistes qui peuvent se concentrer sur leur travail. Surtout le désormais omniprésent Back In The Dayz, qui importe la scène française dans les salles belges et permet d’ouvrir de nouvelles portes avec La Smala en guise de bélier.

Dans le documentaire « Yo? Non, peut-être!« , Convok et Gandhi espéraient, un peu désabusés, que, si ce n’est eux, la jeune génération puisse au moins profiter de leur travail. « Ca déglingue enfin du belge en rotation; Génération non peut-être, bruxelloise est l’explosion, » rappait aussi 13hor sur « Bx Vibes ». Les trois sont toujours là et Treza avait vu juste… mais trop tôt.

 

6. #BruxellesVie

Devinez quoi: en 2016, le rap fait partie de la culture populaire mondiale, c’est la musique la plus écoutée. Même en Belgique, les kids de tous les horizons et les jeunes thugs ne se posent plus de question. On peut en écouter sans être ceux dont les gens aiment dire que: ils écoutent du rap. On peut aimer le rap, l’electro et le rock, les versants boom bap et trap, Nas et PNL. On peut faire du rap aussi bien qu’ailleurs, et plus rien ne semble obligatoire: ni revendiquer un héritage hip-hop, ni contester Babylone, ni être un gangsta, ni le cacher, ni jouer à l’être, ni raconter sa vie dure en rimes multi-syllabiques, ni même d’avoir des choses à dire. Certains le regrettent, d’autres s’en réjouissent, la plupart s’en moquent.

On peut vouloir passer un message ou apprécier simplement le plaisir du gros son qui tabasse, et chacun y trouvera son compte. Ils veulent pas entendre ma vie mais du gros son en boucle, résume Seven. Ajoutez à cela trois éléments essentiels évoqués dans l’épisode précédent: la démocratisation des moyens techniques (beatmaking, studio, enregistrement, diffusion…), de meilleures structures autour du mouvement, et surtout les réseaux sociaux, permettant non seulement de toucher son public sans passer par des médias boudeurs et de repenser le « marketing » mais aussi de mettre en place des collaborations françaises sans les contraintes géographiques.

Le tournant

Si la France a beaucoup mis en avant Hamza et son talent mélodique à importer les vibes du moment en temps réel, le vrai nouveau patron du rap belge s’appelle Damso (notre interview ici). Débarqué de nulle part, ou plutôt hors de tous les circuits traditionnels du rap belge, il tape dans l’oreille de Booba, se retrouve sur la première mixtape OKLM et additionne les disques d’or et de platine en moins de deux ans. Son « BruxellesVie » totalise aujourd’hui plus de 15 millions de vues sur Youtube. Valeur sûre de l’écurie 92I, il assomme le jeu avec « Batterie Faible » en 2016, premier album qu’il considère davantage comme une « mixtape. » Des propos que l’on peut comprendre après la sortie récente de « Ipséité », plus aventureux et dopé en studio.

Pourquoi ça change la donne

Fait inédit, contrairement à ses prédécesseurs qui ont passé la frontière, Damso est non seulement devenu le patron du rap belge du moment mais il est aussi au top du jeu en France. Avec un flow tellement actuel et personnel que les Français en oublient même qu’il est Belge, l’adoptant au point d’être disque d’or dès le premier album et platine pour le deuxième. Tout cela en revendiquant Bruxelles haut et fort.

Avec son rap sous punchlines, Damso prouve aussi en passant que le vocabulaire de la rue et/ou de la jeunesse francophone s’est fait universel. En 2009 dans « BX vibes », Za rappait: « J’rappe durum, kefta, qu’est-ce t’as? Welcome chez nous! » En 2016, si on peut déceler quelques références belges (comme le Douze ze-dou GordonVie) ou une pointe d’accent, les expressions, le discours, et même le vécu s’uniformisent de Paris à Bruxelles. Tout comme le succès d’un rap matérialiste, où il n’est plus question de contester les avantages du patron mais de devenir plus patron que le patron, avantages extra-légaux inclus.

La réussite de Damso symbolise aussi le talent des Belges en studio et à la production, avec notamment Krisy/De La Fuentes dans son dos. Les beatmakers belges sont désormais légion et ouverts à toutes les influences. De vrais petits studios se cachent un peu partout dans Bruxelles, permettant aux rappeurs de poser leurs textes dans de bonnes conditions.

Enfin, sans le circuit belge classique, Damso a explosé en quelques mois. Si ce n’est une mixtape en solo et une autre avec son groupe OPG, Damso n’a multiplié ni les projets, ni les concerts, ni les vidéos. Quelques showcases en club, une ou deux premières parties et puis l’annonce en 2017: son premier vrai concert à Bruxelles, ce sera Forest National. Et en deux ans, il a additionné disques d’or, disque de platine, singles d’or et « streamages de mères« .

Mais aussi

Si l’explosion médiatique date de 2016, c’est quelques années plus tôt que la mèche est allumée. Dans l’ombre des médias s’opère un changement essentiel: le public répond présent. Après Gandhi, les Bruxellois de La Smala sont les premiers à s’engouffrer avec succès dans la brèche. « C’est vrai qu’on a servi un peu de bélier, » nous confirmait récemment Senamo. « Et ça me convient comme rôle. » Actifs depuis de longues années, ils sortent des mixtapes, des projets solo, tracent la route avec le collectif « A Notre Tour » et placent leurs nombreuses rimes un peu partout. Puis, avec l’appui de Back In The Dayz, publient leur premier album en 2014 et exploitent bien la récente méthode qui fait recette: des vidéos pour faire du bruit, du réseau social virtuel en guise de relais et plus de scènes qui s’ouvrent. Fait nouveau, le public répond présent. Des ados et des adultes – un peu – élevés au rap. Et des filles. Et les paroles sont chantées en choeur. L’Ancienne Belgique affiche même complet. Pour leurs deux albums.

Et pendant leur absence en 2016 après deux grosses années, Damso nage le crawl dans une tte-cha tandis que JeanJass et Caballero mettent tout le boudin. Avec Roméo Elvis, ensemble ou séparément, ils ont squatté les scènes, les médias, les pages Facebook et même les remises de prix.

Jean Jass le lunaire carolo (de la clique Exodarap) exilé à Bruxelles et Caballero le pharaon astral en Ralph Lau’ ont uni leurs forces en 2016 pour sortir un « Double Hélice » pourvoyeur de rap épicurien qui exhale l’amour de la chose rapologique digérée sous toutes ses formes et périodes. Leur copain Roméo Elvis, fils de saltimbanques belges et quasi-membre de L’Or Du Commun, impose lui son univers via l’EP « Morale » richement illustré musicalement par Le Motel. Caba a ensuite rejoint Roméo sur « Bruxelles arrive » durant l’été, hymne à la gloire de la fausse modestie belge typique. Ils débarquent serrés dans une caisse avec une dégaine improbable, mais pour enterrer la concurrence française au Père Lachaise. Mainstream, imparable en concert, quatre millions de vues en approche.

Nixon, Jones Cruipy, Isha, Krisy, New School, STR, Le Dé, Blackweed, Shay, les « anciens » toujours là, les retours, les absences qui n’en étaient pas vraiment… Et ils veulent tous rapper, comme si ils avaient quelque chose à dire?Pas seulement… des vidéastes, des managers, des graphistes, des bookeurs, des photographes, des beatmakers nourris au rap sont désormais en pleine possession de leurs moyens.

Internet a effacé les écarts géographiques pour souffler un renouveau protéiforme en important en temps réel toutes les tendances, quitte à ne plus revendiquer le hip-hop, voire ses aînés. Des provinces supplémentaires ajoutées à l’épicentre parisien, comme la vague de Toronto sur les Etats-Unis. Sans doute pour durer, si, outre le vernis belge d’humour et d’auto-dérision (capable de faire rimer pintjes et bitches), la qualité demeure et, surtout, paye.Parce que finalement, Paris c’est loin, sauf en la Ferrari. Ou, si vous préférez: la passion, c’est très bien, mais ça ne remplit pas le frigo.

NB: préparez-vous, 2018 rime bien avec rap suisse.

 

2017 en un coup d’oeil (bonus track)

2017 semestre 1, en bref: Damso a déjà pris toute la place sur l’affiche avec son deuxième album nwaaaar, « Ipséité » (notre rencontre ave lui ici); Roméo Elvis carbure au Fristi (entre autres) dans une tournée marathon avec « Morale 2 »; Caballero & JeanJass ont lâché un « Double Hélice 2 » avec toujours plus de sauce; Isha a sorti « La vie augmente » et on vous le rappelle au cas où: son style, c’est le meilleur (notre rencontre avec lui ici); Treza aka 13hor est revenu chaud patate avec Ulysse; Za nous a sorti un clip de hustler de 10 minutes; Krisy frôle le million avec sa gogo danseuse (notre rencontre avec lui ici); Scylla le dépasse; Ledé Markson (notre rencontre avec lui ici) carbure au napalm mais une vague vaporeuse envahit le pays avec Slim Lessio, Green Montana, KTM ou même La Smala, de retour malgré plus de pouces rouges… et encore: les inclassables Blackweed, ICO ou Sami Tha Ripou – qui s’amuse aussi sur leTarmac de la RTBF; le précoce Youssef Swatt’s qui a sorti son premier « vrai » album; d’autres jeunes mais après l’heure avec les Fresh Briscards; et puis la Grunt 33 BX/BITD au moins pour la première minute 20, des belles poignées de punchlines signées Ligne 81 et Convok, et tout le reste ici:

 

Vincent Schmitz

(série d’articles publiés sur 7sur7.be du 26 juin au 01 juillet 2017)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s