Trez le survivant

Treza, alias 13hor, alias Trez, est de retour avec un double album: « Ulysse ». 25 titres (!) et 5 ans de conception (!!). Figure de la période « entre-deux » grâce à trois albums sortis entre 2005 et 2010, le rappeur belge trace aussi désormais sa route avec KTM, collectif qui mélange générations, genres et régions, fait inédit dans notre hip-hop local. Il avait un peu disparu des écrans et temporairement rangé le micro mais le revoilà donc plus patate que jamais. Car, à l’instar de Kenshiro, il a plus d’une technique à faire valoir pour combattre les démons. La preuve par sept.

S’il a la carrure proche du célèbre héros de manga et une vision presqu’aussi sombre d’une humanité parfois apocalyptique, 13hor a aussi le rire plus fréquent et l’attitude moins taciturne. Surtout lorsqu’on parle rap. Sur « Ulysse », on croise des collègues qui ont croisé sa route, comme G.A.N., Convok et Scylla (ex-collègues de Bx Vibes), ses acolytes de KTM (K-Mass, Mazza et Vi) ou Brams, mais aussi Jones Cruipy et Laura Martinez, une chanteuse lyrique.

Les plus attentifs auront noté qu’une bonne dizaine de clips ont déjà été diffusés depuis deux ans, au compte-gouttes. « Mais ce n’était pas voulu. A chaque fois, on voulait sortir le projet et puis, on était plus sûr, » rit Trez.

1. Les 100 coups de poing de l’étoile du nord
25 titres sur un double album: en 2017, c’est beaucoup, à l’heure où l’on parle de « consommer » la musique, rapidement, en l’oubliant aussi vite. Mais tout est relatif finalement: « en cinq ans, on a enregistré plus de 300 morceaux, nous explique Trez. J’ai préféré tout reconstruire de A à Z après mon absence et c’est parti dans tous les sens. On est passé de vibes en vibes, de la trap au rap plus classique, il y a du piano-voix… bref, c’est devenu un double album. Mais tout ça dans un code très massif, très moi. »

« Ulysse » comme le fameux, parce que le héros de la mythologie grecque est du genre rusé. « Pour survivre, il faut être malin. Par rapport au système, on doit être stratégique. Et Ulysse était un grand stratège par rapport aux dieux de l’Olympe. Si je compare à nos vies, les dieux de l’Olympe, c’est le système. Quand ils parlaient des dieux à l’époque, ils disaient Ils. C’est un peu la même chose aujourd’hui: on parle toujours de ils, eux, mais on ne sait pas de qui on parle. Ce qu’on sait, c’est qu’on doit être malin pour passer entre les mailles du filet. Il y a un disque Panthéon, pour le paradis des héros. Et le deuxième, c’est Pandemonium, le parc des démons. Mais même dans le paradis, il y a beaucoup de négatif. » (rires)

2. Les doigts de l’étoile du nord, ou poing des remords
Du négatif ou en tout cas du vécu, comme dans « Treza« , sorte de mea culpa auto-critique, ou des histoires d’amour déçues ou compliquées, chose plutôt rare dans le rap belge. « Je suis daron hein, confirme 13hor. Le propre du rap, c’est de rapper ce que tu vis ou ce que tu vois. Et comment tu le vois. Prends Oxmo, par exemple: un des meilleurs albums de tous les temps, pour moi, c’estOpéra Puccino. Ce qu’il fait maintenant, je ne kiffe pas mais tu vois que ce n’est plus la même personne, qu’il a évolué, grandi… qu’il a une autre vision. »

Une vision parfois sombre, donc, dans « Ulysse »: « Dernièrement, il y a eu beaucoup de décès autour de moi. Quand tu passes plus de moments dans les enterrements que dans des fêtes de naissance, ça te fait réféchir. Tu te dis que tu peux être le prochain pour tout et n’importe quoi, tu relativises beaucoup (…) En vieillissant, tu te rends compte aussi que l’humanité n’est pas dans l’humain, c’est ça le paradoxe. C’est un mensonge. Le capitalisme et tout ce qu’on vit est aux antipodes de ce qu’on enseigne à l’école: être droit, partager, s’aimer les uns les autres etc… mais la société réelle t’impose le contraire. On t’écrase. Si tu as, il te faut toujours plus, pour être sûr de ne pas tomber. Quitte à écraser à ton tour. Tu galères tellement que tu finis par devenir comme ça. »

Parmi les décès évoqués, Romano Daking, rappeur bruxellois parti trop tôt en 2014, à qui il dédie un titre. « Quand ça n’allait pas, Romano m’a raisonné. Dans ma tête, c’était le chaos, les ténèbres. Sans lui, je ne sais pas où je serais aujourd’hui. Il m’a vraiment sauvé la vie, d’une manière ou d’une autre. Humainement, c’était vraiment un bon gars. Et niveau rap, c’était un tueur. Encore quelqu’un qui aurait pu percer si la France l’avait connu maintenant. »

3. Nishi Shinku Ha: le retour de flèche
De cette période creuse, sans écriture et sans rap, quand les problèmes personnels finissent par prendre le dessus, Treza en sort il y a cinq ans. Des rappeurs comme Scylla ou Isha le poussent à reprendre le micro, « parce que t’arrêtes jamais vraiment », et surtout Asaiah Wala, patron du label Hottrack, le repousse en studio. « Ma vie est partie en couilles, en vrille totale. Je n’avais plus le cœur à rapper. Et puis il a fallu le temps de se retrouver et d’être satisfait. Entre Cris du cœur et Ulysse, il y a 7 ans. C’est énorme, c’est au moins une génération qui passe. »

Cinq ans de conception pendant lesquels le rappeur retravaille ses morceaux. « Asiah m’a apporté la musicalité. Il est très méticuleux. J’ai peaufiné ma plume dans mon coin – dans mon travail, je peux beaucoup réfléchir et cogiter – mais aussi grâce à lui. J’ai retouché plein de morceaux, on les a jetés, refaits, rejetés, rerefaits… Avec évidemment des prises de tête, des connexions et déconnexions… c’était une aventure, Ulysse, vraiment une aventure… »

« En cinq ans, « le rap a changé. Je le sens fort. Tous ceux qui crachaient sur la trap, ils sont à fond dedans maintenant. Tout le monde disait ouais la trap blablabla. Ulysse c’est encore frais mais artistiquement, je suis déjà dans un autre délire, avec KTM. Je fais du son avec ma femme (Vi, ndlr), on sort en boîte, on s’occupe des enfants, on écrit des textes de love et d’autres où on s’enjaille… C’est ce que je vis, c’est moi tout simplement. »

4. Le coup de la montagne noire, s’allier pour mieux frapper
Un changement de « style » annoncé par « Ulysse », où « il doit y avoir 15 morceaux auto-tunés où je chante. Les gens me voient toujours comme ah, Trezor baaaaah testostérone! (rires) alors que quand tu me connais, tu sais que je suischill. »

C’est d’ailleurs suite au titre « Tieks« , que K-Mass (le K de KTM) fait écouter son travail avec Mazza (le M, donc) à Treza (pour le T). « Je lui ai dit mec, ça tue. Je kiffe vraiment. Je leur ai proposé mon aide pour les clips et les structures etc, et de fil en aiguille, ça s’est fait. Je les invités sur mon album, on a fait 1D6, puisChaude. Et puis 2, 3, 4 titres… alors on s’est dit faisons un truc qu’on n’a jamais fait. Et je te le garantis d’ailleurs: tous les rappeurs ont un son avec de l’auto-tune, caché, qu’ils n’osent pas sortir. Et tous ont fait des chansons d’amour. Ce sont des artistes, c’est normal… Je suis arrivé à un stade où j’ai fait quatre albums, je ne fais pas un truc pour faire plaisir. En plus, les gens ont l’air de kiffer. Ce n’est pas du tout mon public habituel, ça va dans tous les sens, c’est bien. »

5. Tenryuu Kokyuu Hou, bombe le torse
Son public historique, outre les mixtapes et compilations, il le gagne surtout à partir de 2005, avec son premier album solo, « Des comptes à régler ». Sur la pochette, on peut encore lire « DCS présente ». Car avant d’être seul en scène, 13hor commence par la danse puis se met au rap en se greffant au groupe éphèmere PHC (Poétiquement Hardcore). Puis avec le groupe qu’il a fondé, DCS, pour « Da Criminal Squad », qui voit passer entre autres PAP, Teddy L, Jason Blood, Beretta, Anakonda… « pas mal de têtes de rue de l’époque. Quartier Nord, Yser, Chaussée d’Anvers, toute la zone nord. Et puis la vie a fait que… » Ensemble, ils sortiront un street CD de 5 titres et une mixtape, « un double CD, Vies parallèles, avec un truc comme 42 morceaux (rires) Plus des morceaux cachés dans les morceaux, un truc de fou, c’était exagéré. A l’époque sortir un CD, c’était des grands sacrifices. On avait tout fait à la maison. »

Beaucoup de concerts aussi, et très tôt la réalisation de clips. Il est ainsi parmi les premiers à s’assurer une visibilité en vidéo, « déjà en 2002…. Le format DV, la HD n’existaient pas… On est dans les clips depuis les VHS! ». Ce qui lui permet une connexion avec Lezarts Urbains, qui lui commande un clip pour WA BMG 44, un groupe du Sénégal, et Same Same Productions, avec qui il sortira encore deux albums: « Proses d’assassin » en 2007, produit en grande partie par un Stromae encore inconnu et « Cris du coeur » en 2010, « un album que j’aimais vraiment bien, j’essayais de mettre de la plume, plus de fond. »

Avant les albums, c’est aussi dans les battles, événements hip-hop par excellence, qu’il se fait remarquer, dans celles qui sont restées dans les mémoires, entre 2003 et 2005 notamment. De la vraie improvisation, où il vaut mieux bomber le torse. « Les battles c’était le genre de trucs qui faisait connaître ton nom dans le grand public, entre guillemets. T’as le réseau du mouve où tout le monde se connaît, et dans les battles t’avais des gens d’un peu partout. C’est là que tu devais les choquer pour qu’ils se souviennent de toi. »

6. Le souffle herculéen, tu vois comment
Si il y a quelqu’un qui a porté haut la fierté du rap belge quand ce n’était pas encore bien vu, c’est 13hor, entre les Avirex – Air Max, et les tu vois comment. « Mais c’est marrant, à cette époque là, ça me causait du tort. C’était mal vu par les Français. Je le faisais un peu exprès parce que quand t’allais en France, on voyait un peu les Belges comme des petits cons, qui doivent faire du rap comique. Tu vois comment les choses peuvent changer… Laisse-les croire, c’était vraiment pour ce genre de situations, parce que les gens du milieu artistique connaissaient le potentiel de la Belgique. Ne fut-ce que par lesbeatmakers qui cartonnaient, avec des gens comme Street Fab’… Et on retrouvait même nos punchlines chez les rappeurs français, comme La Fouine avec son « je rappe en français, pas du rap français« , ou Amy et Bushy qui lâchent le « je suis nulle en mathématiques, je calcule personne » de Gandhi… Mais toi t’es en bas, eux en haut. Tu leur donnes de l’inspiration et personne ne te croira si tu dis que ça vient de toi à la base. Après, il y a une loi qui dit que celui qui sort en premier a gagné (rires) mais c’était parfois exagéré. »

7. Hokuto Juu Hazan, au foie et à l’estomac
La France qui a changé beaucoup de choses en mettant une nouvelle génération belge en avant, provoquant une médiatisation qui donne le sentiment de laisser certains sur le côté, tout comme l’exposition YO qui a beaucoup fait parler. « On a donné toute notre vie dans ce truc, depuis qu’on est petit. On a eu le temps d’avoir des enfants, de voir des gens mourir. On a mis plus que largement notre pierre à l’édifice. C’est juste pas cool. Je ne m’en fous pas, parce que ça nous appartient. On a versé assez de sang et d’encre. »

Il regrette surtout un manque de connaissances de la propre musique de son pays: « Le rap appartient à la rue, il y a des codes urbains. C’est devenu très bobo. Ca s’ouvre, c’est bien, mais il y a un juste milieu dans chaque chose. Quand t’arrives à un stade où ça chipote quand tu dis que le rap, c’est de lablack music… Des gens ont du mal à accepter ça, ici. C’est fou, va dire la même chose aux States, ils vont t’allumer. Il y a une vidéo qui tourne où un gars aux Ardentes demande aux gens s’ils préfèrent le rap belge ou français. Et il ne connaît tellement pas sa propre culture, qu’il va chez Kaer et lui pose la question. Il ne sait meme pas à qui il parle. Un membre de Starflam! C’est chaud quand même. Ca reflète bien la vision du rap actuel, comme l’expo YO: il y a un manque de connaissances de dingue. »

« Après, ce qui se passe, ça reste bien, poursuit Trezor, d’une manière ou d’une autre ça, fait avancer le rap belge. C’est dommage que ce ne soit pas grâce à la Belgique. Damso cartonne mais pourquoi quand il était ici, ça ne marchait pas? Pourquoi Stromae a été boycotté par toutes les radios belges, puis grâce à Wendy et Julie qui l’ont mis dans la base de données de NRJ, il a fallu que NRJ France le repère pour qu’on suive ici? Il y a un vrai souci avec l’apparence en Belgique. Surtout que Stromae avait déjà quitté le rap, il n’était pas ghetto. »

A la question de savoir ce qui le pousse encore à écrire, la réponse est simple, « c’est un kif, mon refuge. Il n’y a pas d’âge pour faire de l’artistique, il y a un âge pour certains thèmes. Tu ne vas pas rapper toute ta vie avec des types qui font des wheeling derrière toi quand même. Et demain, je pourrai même faire des trucs dans mon salon, et les poster sur Youtube, ce serait pareil. »

 

Vincent Schmitz

(article publié sur 7sur7.be le 19 juillet 2017)

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